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UN ÉCHO SOBRE


Vyatcheslav Koupriyanov (Вячеслав Куприянов) (1939) est un poète, traducteur, critique et prosateur. Né à Novossibirsk (Russie), il est diplômé du Département de traduction automatique et de linguistique mathématique de la Faculté de traduction de l'Institut pédagogique des langues étrangères de Moscou (actuelle Université linguistique d'État de Moscou).

Traducteur de Rainer Maria Rilke, Erich Fried, Franz Hohler et d'autres en russe, il est l'auteur de recueils de poésie tels qu’À la première personne (От первого лица), La vie va (Жизнь идёт), Écho (Эхо), Laissez-moi finir(Дайте договорить) et Contradictions : Expériences de liaison de mots par le sens (Противоречия: Опытысоединения слов посредством смысла). Auteur de plus de soixante ouvrages de prose et de poésie parus dans presque toutes les langues du monde, il est lauréat de plusieurs prix prestigieux. Il vit à Moscou.

 

 

UN ÉCHO SOBRE

 

Vyatcheslav Koupriyanov propose un type de pensée et de personnalité dont le besoin a mûri au sein de la société. Quoi qu'il fasse, il se consacre en fin de compte à une seule et même tâche : le défrichage de la forêt obscure des pensées. Il serait pour le moins incorrect de ne voir dans le vers libre que prône Vyatcheslav Koupriyanov qu'un simple système sémantico-syntaxique particulier, en l'isolant de son contenu humain et idéologique. Derrière le vers libre russe contemporain se cachent de nouvelles réflexions et de nouvelles émotions intellectuelles. On peut dire que le vers libre est un écho sobre à l'exclamation lyrique de l'époque... Tout véritable poète écrit des vers libres. C'est précisément cette liberté qui le distingue de la foule des versificateurs. Les livres du plus fervent défenseur du vers libre incluent naturellement des poèmes rimés, prouvant ainsi que le vers classique et le vers libre ne sont nullement des antipodes mais seulement les facettes de l'art infiniment varié du Verbe.

Vyatcheslav Koupriyanov ne s'adresse pas à la foule, il s'adresse à un lecteur ou auditeur unique, avec ce qui lui semble important ou singulier, ce qui peut susciter la sympathie ou un éclair de pensée. Il fait preuve d'une retenue et d'une pudeur atypiques pour la littérature russe. L'image de la personnalité qui nous est présentée semble parfois excessivement généralisée ; on y trouve inhabituellement peu de détails personnels ou de petits riens touchants. Il s'élève au-dessus de la réalité brute et, contrairement à beaucoup de ses contemporains, ne fait pas passer les réflexes des organes digestifs ou les aventures génitales pour l'histoire de l'âme. Finalement, les textes de Vyatcheslav Koupriyanov sont des contes pour adultes, de petits mythes modernes où se mêlent lyrisme et sociologie, philosophie et psychothérapie. Ils s'efforcent d'étancher une soif de spiritualité et de profondeur philosophique mûrie de longue date, une nostalgie d'une personnalité normale et donc souriante, encline à analyser le monde d'aujourd'hui avec réflexion, sans tomber dans les extrêmes du scepticisme ou de l'optimisme. Valériï Lipnévitch.

 

 

 

Le miracle de la musique

 

Étonnant prodige que la musique

Né du seul mouvement de dix doigts

Il suffit de savoir

Du choc du blanc et du noir

Libérer des sons en couleurs

Pour que tous puissent les entendre

Sans jamais se douter

De quelles ténèbres

Ils étaient les prisonniers

 

 

***

De moins en moins d’êtres animés

Les substantifs n’y sont pour rien

Les oiseaux volent encore

Le ver rampe

Des gens passent

Certains s'en vont pour toujours

Parmi eux de plus en plus de proches

Mais je ne trouve nulle trace

De la transmigration de leurs âmes

Les oiseaux chantent comme avant

Le ver se tord en avançant comme toujours

Les gens passent de plus en plus étrangers

Ils inspirent et expirent

Mais cela ne fait pas grandir leur âme

Et touche de moins en moins la mienne

Bien que je croie encore

Que tout souffle est un don

 

 

***

Nais quand je ne serai plus là

Grandis et fleuris quand les racines m'enlaceront

Admire la lumière quand l'ombre se sera faite à moi

Découvre tout ce que je ne verrai plus

Les rafales de vent le miroitement de la mer et du ciel

L'odeur de la pluie quittant les nuages pour ma terre

La perfidie des hommes leurs amours et leur douceur

Hélas tu n'entendras pas mon conseil d'être prudente

Tu ne me verras pas guetter la chute de ton ombre

Tu nommeras tien cet autre temps

Et tu ne sauras pas que je t'aimais et t'aime davantage

Que tous ceux qui t'aimeront ici-bas

 

 

***

Les étoiles nous fixent avec tant d’insistance

Comme si nous existions pour elles

Il est impossible que l’ardent soleil ne nous remarque pas

Que la lune ne nous ait pas entendus durant la nuit

Pourtant la terre natale tourne sur son axe

Comme si elle tentait en vain de nous rejeter tous

Dans cette obscure inconnue

Attentive à notre égard

 

 

***

Cette terre une et indivisible nous fut remise

Pour la garder intacte et la cultiver

Pour le bien de notre vie terrestre et céleste

Mais nous l’avons jetée au vent

Livrée au feu

Et nous tentons maintenant de l’éteindre

Avec nos eaux usées

Pourtant le vent nous fut donné à l’origine

Pour ressentir les points cardinaux

L’air nous fut donné pour ne pas respirer par des ouïes

L’eau nous est donnée pour que nous ne mangions pas la terre

Le feu nous est donné pour ne pas oublier les étoiles

De leur lumière elles soutiennent notre monde

À qui la faute si le vent balaie les montagnes ?

Si l’air ne peut plus respirer à nos côtés ?

Si les eaux s'obstinent à nous menacer du déluge ?

Si le feu s’agite sur la terre comme un possédé ?

Si les étoiles rougissent de honte pour nous

Et cherchent à s'éloigner au plus loin ?

Nous, nous espérons l’éternité

En nous cachant derrière le temps qui nous est imparti

Et nous partons avec les honneurs dans cette terre que nous avons trahis.

 

 

Un rêve de Russie

 

Soudain j'ai rêvé : la Russie

telle un immense papillon de nuit

un sphinx chimérique

est étalée sur le globe terrestre

 

Elle a secoué le pollen de ses ailes

et ont jailli vers le ciel

de nouvelles étoiles

 

Si soudain elle replie ses ailes

se met à nu

Un abîme sans visage

et l'océan Arctique

engloutira l'Europe et l'Asie

aucune Amérique n’y pourra plus rien

 

Si soudain elle s'envole

le globe terrestre s'effondrera sur lui-même

aucune géométrie sphérique

ne pourra le sauver

 

pourvu que je puisse

me réveiller vivant

 

 

Au bord de la mer la plus bleue

 

Ici on fera un trou dans le ciel

et la mer s'y écoulera

ou bien on fera un trou dans la terre

et la mer s'y écoulera

 

Ainsi se tenaient au bord de la mer bleue

le vieil homme et la vieille femme

les trente-trois preux

ivan l'imbécile et la princesse-qui-ne-rit-jamais

et encore une masse de gens

dans l'attente de l'idée russe

 

ils rêvaient :

quand la mer se sera écoulée

on pourra facilement attraper

sur le fond marin mis à nu

le poisson d'or

et il fera de l'idée russe

une force matérielle

 

 

***

quand les venus de l’espace

auront exhumé du désert

nos crânes vides,

ils se casseront la tête

à savoir

sur quoi nous nous sommes cassé les dents,

sur le granit de quelles vaines sciences,

et ce que nous avions dans la cervelle

pour avoir pu changer en désert

une terre jadis florissante.

 

 

Décret au globe terrestre

 

Il serait bon

de réduire sensiblement le nombre d’événements dans le monde

vu la baisse évidente de leur qualité

ainsi que l’impossibilité de les comprendre à temps

tant pour l’intelligence naturelle

qu’artificielle

 

Si l’on ne peut les réduire

du moins on peut ne pas les remarquer

et si l’on ne peut faire autrement que les voir

alors nous pouvons feindre

que nous avions tout prévu

 

Car c’est bien ainsi que tout arrive

bien que nous l'ayons prévu

bien que nous n'y comprenions rien

bien que nous ne le voulions pas

sans pouvoir pourtant nous résoudre

à ne pas prendre part

à ce présumé inévitable

et sordide événement

 

 

Révolte numérique

 

Et soudain des millions des milliards

Se sont jetés

Sur chaque unité crédule

L'empêchant de s'éclore

De s’élever au-dessus des zéros

De s'unir à une autre unité

Toutes les racines carrées

Sont extraites

Avec la terre qui les nourrissait

Et plus aucune différence

Entre les sommes

Et les fractions

 

L’infini potentiel

S'est enroulé en un seul zéro

Rond vaste comme le globe terrestre

Érigeant tout son vide

En rempart d'une vacuité actuelle

Qui emplit la cervelle

De ces rétifs millions et milliards

 

 

***

L'univers spirituel de l'homme-escargot

Se bâtit en coquille sur sa chair sans défense

Se déploie vers l'infini

Devient la spirale d'un labyrinthe

Où errent de maigres lueurs de pensée

Se frayant un chemin

À leur propre lumière de caverne

Avant de se figer contre la paroi

D'une chair devenue corne

 

 

Orient ‒ Occident

 

L'Orient et l'Occident

Il serait bon

De les faire heurter

À seule fin d'en faire jaillir

Ne fût-ce qu'une étincelle

De coexistence raisonnable.


Traduction de Valentina Chepiga,

directrice de la collectoion bilingue russe (théâtre et poésie).

 
 
 

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