UN ÉCHO SOBRE
- Vibration éditions

- 8 avr.
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Vyatcheslav Koupriyanov (Вячеслав Куприянов) (1939) est un poète, traducteur, critique et prosateur. Né à Novossibirsk (Russie), il est diplômé du Département de traduction automatique et de linguistique mathématique de la Faculté de traduction de l'Institut pédagogique des langues étrangères de Moscou (actuelle Université linguistique d'État de Moscou).
Traducteur de Rainer Maria Rilke, Erich Fried, Franz Hohler et d'autres en russe, il est l'auteur de recueils de poésie tels qu’À la première personne (От первого лица), La vie va (Жизнь идёт), Écho (Эхо), Laissez-moi finir(Дайте договорить) et Contradictions : Expériences de liaison de mots par le sens (Противоречия: Опытысоединения слов посредством смысла). Auteur de plus de soixante ouvrages de prose et de poésie parus dans presque toutes les langues du monde, il est lauréat de plusieurs prix prestigieux. Il vit à Moscou.
UN ÉCHO SOBRE
Vyatcheslav Koupriyanov propose un type de pensée et de personnalité dont le besoin a mûri au sein de la société. Quoi qu'il fasse, il se consacre en fin de compte à une seule et même tâche : le défrichage de la forêt obscure des pensées. Il serait pour le moins incorrect de ne voir dans le vers libre que prône Vyatcheslav Koupriyanov qu'un simple système sémantico-syntaxique particulier, en l'isolant de son contenu humain et idéologique. Derrière le vers libre russe contemporain se cachent de nouvelles réflexions et de nouvelles émotions intellectuelles. On peut dire que le vers libre est un écho sobre à l'exclamation lyrique de l'époque... Tout véritable poète écrit des vers libres. C'est précisément cette liberté qui le distingue de la foule des versificateurs. Les livres du plus fervent défenseur du vers libre incluent naturellement des poèmes rimés, prouvant ainsi que le vers classique et le vers libre ne sont nullement des antipodes mais seulement les facettes de l'art infiniment varié du Verbe.
Vyatcheslav Koupriyanov ne s'adresse pas à la foule, il s'adresse à un lecteur ou auditeur unique, avec ce qui lui semble important ou singulier, ce qui peut susciter la sympathie ou un éclair de pensée. Il fait preuve d'une retenue et d'une pudeur atypiques pour la littérature russe. L'image de la personnalité qui nous est présentée semble parfois excessivement généralisée ; on y trouve inhabituellement peu de détails personnels ou de petits riens touchants. Il s'élève au-dessus de la réalité brute et, contrairement à beaucoup de ses contemporains, ne fait pas passer les réflexes des organes digestifs ou les aventures génitales pour l'histoire de l'âme. Finalement, les textes de Vyatcheslav Koupriyanov sont des contes pour adultes, de petits mythes modernes où se mêlent lyrisme et sociologie, philosophie et psychothérapie. Ils s'efforcent d'étancher une soif de spiritualité et de profondeur philosophique mûrie de longue date, une nostalgie d'une personnalité normale et donc souriante, encline à analyser le monde d'aujourd'hui avec réflexion, sans tomber dans les extrêmes du scepticisme ou de l'optimisme. Valériï Lipnévitch.
Le miracle de la musique
Étonnant prodige que la musique
Né du seul mouvement de dix doigts
Il suffit de savoir
Du choc du blanc et du noir
Libérer des sons en couleurs
Pour que tous puissent les entendre
Sans jamais se douter
De quelles ténèbres
Ils étaient les prisonniers
***
De moins en moins d’êtres animés
Les substantifs n’y sont pour rien
Les oiseaux volent encore
Le ver rampe
Des gens passent
Certains s'en vont pour toujours
Parmi eux de plus en plus de proches
Mais je ne trouve nulle trace
De la transmigration de leurs âmes
Les oiseaux chantent comme avant
Le ver se tord en avançant comme toujours
Les gens passent de plus en plus étrangers
Ils inspirent et expirent
Mais cela ne fait pas grandir leur âme
Et touche de moins en moins la mienne
Bien que je croie encore
Que tout souffle est un don
***
Nais quand je ne serai plus là
Grandis et fleuris quand les racines m'enlaceront
Admire la lumière quand l'ombre se sera faite à moi
Découvre tout ce que je ne verrai plus
Les rafales de vent le miroitement de la mer et du ciel
L'odeur de la pluie quittant les nuages pour ma terre
La perfidie des hommes leurs amours et leur douceur
Hélas tu n'entendras pas mon conseil d'être prudente
Tu ne me verras pas guetter la chute de ton ombre
Tu nommeras tien cet autre temps
Et tu ne sauras pas que je t'aimais et t'aime davantage
Que tous ceux qui t'aimeront ici-bas
***
Les étoiles nous fixent avec tant d’insistance
Comme si nous existions pour elles
Il est impossible que l’ardent soleil ne nous remarque pas
Que la lune ne nous ait pas entendus durant la nuit
Pourtant la terre natale tourne sur son axe
Comme si elle tentait en vain de nous rejeter tous
Dans cette obscure inconnue
Attentive à notre égard
***
Cette terre une et indivisible nous fut remise
Pour la garder intacte et la cultiver
Pour le bien de notre vie terrestre et céleste
Mais nous l’avons jetée au vent
Livrée au feu
Et nous tentons maintenant de l’éteindre
Avec nos eaux usées
Pourtant le vent nous fut donné à l’origine
Pour ressentir les points cardinaux
L’air nous fut donné pour ne pas respirer par des ouïes
L’eau nous est donnée pour que nous ne mangions pas la terre
Le feu nous est donné pour ne pas oublier les étoiles
De leur lumière elles soutiennent notre monde
À qui la faute si le vent balaie les montagnes ?
Si l’air ne peut plus respirer à nos côtés ?
Si les eaux s'obstinent à nous menacer du déluge ?
Si le feu s’agite sur la terre comme un possédé ?
Si les étoiles rougissent de honte pour nous
Et cherchent à s'éloigner au plus loin ?
Nous, nous espérons l’éternité
En nous cachant derrière le temps qui nous est imparti
Et nous partons avec les honneurs dans cette terre que nous avons trahis.
Un rêve de Russie
Soudain j'ai rêvé : la Russie
telle un immense papillon de nuit
un sphinx chimérique
est étalée sur le globe terrestre
Elle a secoué le pollen de ses ailes
et ont jailli vers le ciel
de nouvelles étoiles
Si soudain elle replie ses ailes
se met à nu
Un abîme sans visage
et l'océan Arctique
engloutira l'Europe et l'Asie
aucune Amérique n’y pourra plus rien
Si soudain elle s'envole
le globe terrestre s'effondrera sur lui-même
aucune géométrie sphérique
ne pourra le sauver
pourvu que je puisse
me réveiller vivant
Au bord de la mer la plus bleue
Ici on fera un trou dans le ciel
et la mer s'y écoulera
ou bien on fera un trou dans la terre
et la mer s'y écoulera
Ainsi se tenaient au bord de la mer bleue
le vieil homme et la vieille femme
les trente-trois preux
ivan l'imbécile et la princesse-qui-ne-rit-jamais
et encore une masse de gens
dans l'attente de l'idée russe
ils rêvaient :
quand la mer se sera écoulée
on pourra facilement attraper
sur le fond marin mis à nu
le poisson d'or
et il fera de l'idée russe
une force matérielle
***
quand les venus de l’espace
auront exhumé du désert
nos crânes vides,
ils se casseront la tête
à savoir
sur quoi nous nous sommes cassé les dents,
sur le granit de quelles vaines sciences,
et ce que nous avions dans la cervelle
pour avoir pu changer en désert
une terre jadis florissante.
Décret au globe terrestre
Il serait bon
de réduire sensiblement le nombre d’événements dans le monde
vu la baisse évidente de leur qualité
ainsi que l’impossibilité de les comprendre à temps
tant pour l’intelligence naturelle
qu’artificielle
Si l’on ne peut les réduire
du moins on peut ne pas les remarquer
et si l’on ne peut faire autrement que les voir
alors nous pouvons feindre
que nous avions tout prévu
Car c’est bien ainsi que tout arrive
bien que nous l'ayons prévu
bien que nous n'y comprenions rien
bien que nous ne le voulions pas
sans pouvoir pourtant nous résoudre
à ne pas prendre part
à ce présumé inévitable
et sordide événement
Révolte numérique
Et soudain des millions des milliards
Se sont jetés
Sur chaque unité crédule
L'empêchant de s'éclore
De s’élever au-dessus des zéros
De s'unir à une autre unité
Toutes les racines carrées
Sont extraites
Avec la terre qui les nourrissait
Et plus aucune différence
Entre les sommes
Et les fractions
L’infini potentiel
S'est enroulé en un seul zéro
Rond vaste comme le globe terrestre
Érigeant tout son vide
En rempart d'une vacuité actuelle
Qui emplit la cervelle
De ces rétifs millions et milliards
***
L'univers spirituel de l'homme-escargot
Se bâtit en coquille sur sa chair sans défense
Se déploie vers l'infini
Devient la spirale d'un labyrinthe
Où errent de maigres lueurs de pensée
Se frayant un chemin
À leur propre lumière de caverne
Avant de se figer contre la paroi
D'une chair devenue corne
Orient ‒ Occident
L'Orient et l'Occident
Il serait bon
De les faire heurter
À seule fin d'en faire jaillir
Ne fût-ce qu'une étincelle
De coexistence raisonnable.
Traduction de Valentina Chepiga,
directrice de la collectoion bilingue russe (théâtre et poésie).


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