Guillaume ROLET

Horace Dragance : notes historiques.

 

Comme dans La ruine de l’âme, En homme d’honneur est un travail de pure fiction mais son cadre général fait référence aux événements qui se sont déroulés lors des campagnes d’Italie et d’Allemagne de 1809. En quelque sorte, comme tout romancier, je n’ai fait que mettre en scène des faits réels en rendant l’arrière-plan aussi précis que possible, à l’exception, naturellement, de quelques détails. Car en effet, « fiction » ne rime pas avec « fantaisie ». En outre, les mémoires des anciens grognards, comme d’habitude, auront été pour moi une mine d’informations. Grâce à eux, j‘ai fait de mon mieux pour que tous les personnages, en particulier fictifs, se comportent, parlent et agissent comme leurs alter ego de l’époque. J’ai donc inventé le moins possible.

L’idée du complot est à la fois une réalité et le fruit de mon imagination. En effet, la réalité est que les tentatives d’assassinat et les conspirations à l’encontre du premier Consul Bonaparte puis, ensuite, de l’Empereur Napoléon ont été nombreuses. D’ailleurs, celui-ci dira plus tard, à Sainte-Hélène : « J’étais assailli de toutes parts et à chaque instant. C’étaient les fusils […], des machines infernales, des complots, des embûches de toute espèce. » En effet, pour les jacobins, le tyrannicide était une obligation car « tuer un tyran [liberticide était] un droit et un devoir » d’autant que, selon l’Encyclopédie, « Les peuples [avaient] le droit d’arracher au tyran le dépôt sacré de la souveraineté ». Or, avec le coup d’État de brumaire, Bonaparte n’avait-il pas établi une dictature ? Quant aux royalistes, c’était l’usurpation du pouvoir qui méritait la mort. En effet, selon eux, Bonaparte aurait dû céder le trône à Louis XVIII, au nom de la légitimité, mais il s’y refusa. Il devait donc être supprimé. D’où l’idée de ce complot et de ma propre « machine infernale ». Imaginer une conspiration extraordinaire, telle que celle décrite, comme point de départ de mon roman, où royalistes et républicains se seraient alliés temporairement pour éliminer le tyran usurpateur ainsi que ses fidèles, il n’y avait qu’un pas à franchir. Pas que j’ai, bien évidemment, allègrement franchi. D’autant plus allègrement que je ne pouvais qu’y ajouter l’ombre de la Perfide Albion, à travers l’Alien Office et son Secret Department, ancêtre de l’actuel Secret Intelligence Service, bien mieux connu sous l’acronyme MI6. Après tout, l’Angleterre n’a-t-elle pas été à l’origine de la cinquième coalition… comme de toutes les autres d’ailleurs ? Et Napoléon n’était-il pas, tout bonnement, pour l’Angleterre, l’homme à abattre absolument ? À ce titre, le superintendant Henry Brooke et son 1e Secrétaire, Stormont Flint, ont effectivement existé. En revanche, le rôle que je leur donne est peut-être exagéré… mais qui sait, peut-être ne l’est-il pas tant que cela… Quant à Colville, l’agent du Secret Department à Lissa, personnage tout de fiction, il ne pourra que réapparaître : l’Angleterre a été si active à vouloir manigancer intrigues sur intrigues. 

En imaginant ce complot, je ne pouvais pas faire autrement qu’introduire Joseph Fouché, ministre redoutable de la Police générale de Napoléon. Ministre qui dirige un État dans l’État. Personnage mythique, policier implacable et efficace, personnage de roman par excellence. Une mine. Avec lui, sont tout naturellement apparus Desmarest, Dubois, Schulmeister et les autres responsables, réels ou imaginaires, des multiples services concurrents de sécurité et de renseignement que comptait l’Empire. Monde obscur s’il en est. Surtout, apparaît le personnage du policier, personnage incontournable de cette époque. Comme il y a eu Contenson et Fromenteau avec Balzac, Javert avec Hugo ou encore Jackal avec Dumas, en toute modestie, il y aura désormais l’inspecteur de police Chambard, qui recroisera certainement la route d’Horace dans de futures aventures. Peut-être aura-t-il alors gravi des échelons dans la hiérarchie même si, quand nous le quittons, il en doute fortement. 

L’idée du feu grégeois m’est venue avec l’explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800, et l’incendie involontaire de l’ambassade d’Autriche, le 1er juillet 1810, lors des festivités organisées par le prince de Schwarzenberg pour célébrer l'union de Napoléon avec la jeune archiduchesse Marie-Louise. Que pouvait-il y avoir de plus terrible après cette première « voiture suicide » de l’histoire, que nous appelons communément aujourd’hui un VBIED, qu’un incendie inextinguible dans un lieu confiné, comme à Schönbrunn, où l’ensemble des victimes se seraient transformées en torches vivantes ? Agnès de Fanal, aveuglée par sa vengeance, et le marquis de Romilly, dévoué à la Cause de son Roi et surtout à celle des Chevaliers de Saint-Georges, ne pouvaient pas être moins excessifs dans leur projet d’attentat.

Les lendemains de la bataille de Sacile et les critiques qui seront exprimées par les généraux et la troupe de l’armée d’Italie à l’égard d’Eugène, les doutes du vice-roi, le combat de Montebello, la bataille de la Piave et le rôle de la division d’avant-garde du général Dessaix, la bataille de Raab et, naturellement, les travaux ordonnés par Napoléon pour transformer l’île Lobau en véritable forteresse inexpugnable ainsi que les titanesques journées de Wagram ont été, je l’espère, rendus le plus fidèlement possible. 

J’espère, en particulier, avoir bien retranscrit le fait que Wagram fut une bataille d’artillerie, bruyante, comme le constata Lariboissière en écrivant à Songis seulement deux jours après la bataille : « C’est véritablement l’artillerie qui a décidé de la victoire aussi elle a fait des consommations et des pertes prodigieuses. ». Napoléon dira que les Français avaient tiré 100 000 boulets. La Garde, à elle seule, en aurait tiré 15 000 ! En faisant un calcul rapide, on notera que l’artillerie de la Garde, engagée le 5, en fin d’après-midi, pour soutenir l’armée d’Italie, et le lendemain, au sein de la grande batterie, aura tiré avec une cadence de deux coups par minute et par pièce ! Impressionnant. Cette utilisation massive n’était pas le fait du hasard. En effet, l’armée d’Allemagne en 1809 n’était plus celle d’Austerlitz, d’Iéna ou, encore, d’Eylau ou Friedland. Elle a changé de physionomie. Les vieilles bandes étaient en Espagne, où elles allaient s’user pendant encore cinq longues années en d’interminables combats contre des armées espagnoles renaissant sans cesse de leurs cendres, des guérillas impitoyables et une armée anglaise que Wellesley, futur vicomte Wellington de Talavera après sa « victoire » de Talavera, les 27 et 28 juillet 1809, allait patiemment constituer, entraîner et aguerrir. En 1809, les rangs de l’armée d’Allemagne se sont, par ailleurs, grandement « internationalisés », ce qui fragilise d’autant sa cohésion, et comprennent un nombre croissant de jeunes conscrits. Il était donc de la plus haute importance de soutenir ces hommes, au moral fragile et à l’efficacité du tir réduite, par une puissante artillerie. On parle alors de l’effet psychologique de l’artillerie… 

La description des journées des 5 et 6 juillet, dans la plaine du Marchfeld, montre, je l’espère encore une fois, que les combats furent acharnés et, par conséquent, les pertes énormes. On estime en effet les pertes uniquement françaises à 36 ou 37 000 tués, blessés et prisonniers. L’armée d’Italie, où sert Horace, perdit 25% de ses effectifs, soit plus de 7 000 hommes. Naturellement, le corps de Macdonald fut le plus touché car la division Lamarque mena l’attaque du plateau le 5 juillet au soir et se retrouva, le lendemain, en première ligne dans le grand carré. Ainsi, j’ai voulu absolument rendre le plus précisément possible l’attaque contre le plateau de Wagram, le 5 juillet, et la débandade qui s’en est suivie, tout comme l’assaut du lendemain, contre le centre autrichien, dans cette formation incroyable en un gigantesque carré. Macdonald estimait qu’après les combats du 5, son corps d’armée ne comprenait plus que 8 000 hommes, quand, le 6, il atteignit Süssenbrünn, il ne lui restait plus que 1 500 hommes sous les drapeaux. 

Wagram fut en définitive la dernière victoire qui permit à Napoléon de remporter une campagne. Par la suite, ni la Moskowa, ni Lützen, Bautzen ou Dresde, ni les succès de la campagne de France ne lui permettront de mettre un terme victorieux aux conflits. Wagram est un tournant : elle marque l’entrée dans la période des victoires difficiles. Car l’ennemi a fait école ! Indéniablement, il y a un avant et un après Wagram. 

Par ailleurs, une fois de plus, je ne pouvais pas passer sous silence l’omniprésence, voire omnipotence, de la Royal Navy. Décidément, j’aime beaucoup mon personnage, le capitaine John « Red » Murcey, héritier en droite ligne des Hornblower, O’Brian et autres Bolitho. Il ne pouvait qu’être présent dans cette aventure, même si son rôle, tout à son honneur, demeure néanmoins de second plan. Après tout, il ne fait que passer lorsqu’il « polit » interminablement les côtes dont il fait le blocus. Quoiqu’il en soit, avec William Hoste, Jahleel Brenton et Henry Duncan, véritables officiers de la Navy de cette période, John « Red » participe, comme ce fut le cas dans la réalité, au blocus des côtes françaises et italiennes, portant un coup terrible au trafic maritime et réduisant presque à néant tous les échanges. Sous leur conduite, leurs équipages menèrent de nombreux raids audacieux contre les batteries côtières, ports, cabotiers et autres sémaphores, développant une véritable psychose. J’ai voulu rendre cet état de fait à travers le raid contre la batterie du Loubet, même si cette dernière n’a jamais existé. Horace étant présent, il ne pouvait que repousser les assaillants… 

Les mouroirs que furent les infâmes pontons-prisons, les prison-hulks, de Chatham, Portsmouth et Plymouth furent malheureusement une triste réalité. Système carcéral unique, les Anglais y entassèrent, au mépris de toute humanité, des dizaines de milliers de prisonniers : on parle de 130 000 durant la période allant de 1803 à 1814. Beaucoup ne revinrent jamais. Octave, l’ancien maître canonnier de la Forte et maître du relais du Loubet, tout comme le commandant Jacquinet, adjudant de côte de la direction d’artillerie de Toulon, peuvent finalement s’estimer heureux d’en avoir réchappé, certes moralement diminués et animés d’une haine inextinguible à l’égard de leurs geôliers, c’est le moins que l’on puisse dire, mais toujours en vie. Ces pontons resteront une tache indélébile sur l’honneur de l’Angleterre. 

L’île de Lissa, île de Vis aujourd’hui en Croatie, fut effectivement, à partir de 1807, une importante base navale anglaise pour contourner le Blocus continental, comme Héligoland en mer Baltique. Elle regorgeait de produits tropicaux et industriels et constituait en outre un dangereux repaire pour les frégates anglaises. Bien évidemment, Horace ne pouvait traverser la mer adriatique sans faire une escale, certes forcée, dans cette île. Bien sûr, le combat qu’il mènera pour s’en échapper n’est que le fruit de mon imagination. Cependant, l’île sera bien l’objet d’un coup de main franco-italien. Il se déroula le matin du 22 octobre 1810. Des détachements y débarquèrent par surprise, capturèrent à quai plusieurs voiliers et détruisirent dépôts et magasins. Cette première action, à comparer aux raids des futurs commandos qui se développeront bien plus tard, est un succès total. Les Franco-italiens se retirèrent dans l’après-midi, ramenant en Italie les prises capturées au port. 

Et les grognards, vieilles moustaches et autres briscards ? 

Je ne reviendrai pas sur La Grogne, Mort Subite et Jean Jean que nous connaissons déjà bien. En revanche, le caporal de Caldiero qui évite à Horace d’être écrasé sous les roues d’une batterie d’artillerie qui défile à grande vitesse dans le village, le maréchal-des-logis Leduc, le chasseur Pilayron et le brigadier La Grenade de la compagnie d’élite du 9e Chasseurs, le lieutenant Rouillé, « un bon officier, un bon père de famille, gentil et toujours proche de ses hommes. Une vieille moustache qui en avait vu plus qu’à son tour », qui commande ses voltigeurs dans l’attaque de Montebello et ranime le courage de son « p’tit conscrit », le lieutenant Coquet, premier porte-aigle du 13e de Ligne, les caporaux Justin Trinquard, dit La Béquille, et Louis Lemaheux, dit Nez Tordu, deuxième et troisième porte-aigle du même régiment, sont tous des inventions de ma part, même si j’ai essayé de donner à l’un d’entre eux en particulier certains traits, sinon physiques du moins de caractère, de l’un de mes anciens sous-officiers. Il se reconnaîtra… Il reparaîtra certainement… peut-être en Russie… Des grognards plus vrais que nature j’espère. Ils appartiennent tous à l’armée d’Italie, ils constituent son ossature, sa colonne vertébrale, c’est pourquoi je me suis davantage attardé sur eux plutôt que sur les conscrits qui les entourent, nombreux, et que j’aurai le temps de mieux décrire dans d’autres aventures quand ils constitueront presque l’exclusivité des régiments. Mes grognards ont tous une histoire. Comme le capitaine Pirelli… Un homme meurtri dans sa chair, la personnification de la mort… L’antithèse d’Horace… En revanche, le trompette Chevillet et son capitaine, Périolat, qui sera blessé à la bataille de la Moskowa, puis au combat de Vinkovo, lors de la campagne de Russie, tous deux de la compagnie d’élite du 8e Chasseurs, le capitaine Noël, commandant la batterie d’artillerie légère de la division d’avant-garde du général Dessaix, ont, quant à eux, vraiment existé. Ils nous ont, pour le premier et le dernier, laissé leurs mémoires. À ce titre, l’anecdote du trompette qui sabre violemment un Autrichien, alors qu’il est encerclé dans la ruelle d’un village en Italie, et fait prisonniers le reste de ses ennemis, est directement tirée des mémoires de Jacques Chevillet. Toujours mettre en scène des faits réels… Chevillet, nommé maréchal-des-logis le 5 juillet au soir, sur le champ de bataille, sera grièvement blessé au bras droit par un éclat d’obus durant la nuit, lors d’une charge contre les dragons autrichiens. Amputé, il quittera le service le 24 décembre 1809… à 23 ans… après presque dix ans sous les drapeaux. Il reprendra toutefois du service dans une compagnie franche lors de l’invasion de la France en 1814. Enfin Marbot et Lejeune, mémorialistes incontournables, ne pouvaient également qu’être présents. 

Aux côtés de mes personnages fictifs, se trouvent naturellement de nombreux acteurs bien réels de cette époque, dont bien évidemment l’Empereur, mais qui demeure toujours en arrière-plan. J’ai déjà évoqué Joseph Fouché, Desmarest, Dubois et Schulmeister. J’ai apprécié décrire Eugène de Beauharnais, « le beau-fils du Patron », ainsi que ses états d’âme, que j’ai imaginés (bien sûr) à partir des critiques dont il a été l’objet après Sacile. Son amour pour Augusta-Amélie de Bavière était en revanche bien réel et réciproque. Les généraux Debroc, Dessaix, Lamarque et beaucoup d’autres sont également bien réels. Lamarque, en particulier, s’était emparé de Capri en octobre 1808, où il avait capturé Hudson Lowe, le futur geôlier de l’Empereur à Sainte-Hélène. Macdonald est également un des personnages que je mets en scène. Sa volonté de montrer à l’Empereur qu’il a eu tort de le disgracier est le fruit de mon imagination même si, certainement, il a dû fortement lui en vouloir. En tout cas, il ne sera pas longtemps rancunier : Napoléon le fit maréchal sur le champ de bataille et Macdonald, attendri jusqu’aux larmes, s’écria alors : « Ah Sire ! Désormais entre nous, c’est à la vie et à la mort ! » Ce qui ne l’empêchera pas, en 1814, lorsque l’Empire sera au bord du précipice, d’être avec Ney le chef des mutins qui obligeront Napoléon à abdiquer. 

Oui, En homme d’honneur est une fiction, mais une fiction qui se veut la plus proche possible de ce que fut la réalité.