Adrian Miatlev, rôdeur de barrière et poète apatride
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Adrian Miatlev (Adrien Miatleff, sur sa carte d'identité)[1], né à Moscou en 1910 et mort, à bout de souffle, à Lausanne en 1964, fit partie de familles russes qui émigrèrent à la suite de la révolution. Fils de Nicolas, magistrat et archéologue, petit-fils de Wladimir, «poète paranoïaque et bougon » et arrière petit-fils d'Ivan Miatlev, « caustique auteur », ami de Pouchkine et Lermontov, connu pour une épopée burlesque très populaire en Russie... Si Adrian avait assurément de qui tenir par cette ascendance masculine, c'est pourtant de sa mère, Olga Lopoukhine, qu'il disait devoir son goût pour la poésie ; Olga dont le père, Adrian Adrianovitch, repose au petit cimetière de Lanriec, en Finistère (« dans le caveau d'une famille amie », précise Adrian), et auquel Miatlev doit son prénom. « Par un bizarre concours de circonstance », ajoute-t-il à ce propos, « sa femme Olga Ivanovna Orlov, décédée à Beuzec-Conq, va l'y rejoindre vers les années trente ».
Adrian, qui avoue avoir eu une « horreur de l'état d'émigré », se maria à une femme française, Madeleine, et de cette union naquit une fille prénommée Marianne, dont il dit qu'elle a huit ans au moment de sa rédaction (elle serait donc née en 1951 et aurait aujourd'hui 75 ans). Mais avant de connaître Madeleine, Adrian passa ses premières années d'émigration à Alençon, où il suivit des cours au collège, notamment de latin-grec, et où il rencontra le poète et essayiste Michel Manoll (de son vrai nom Michel Laumonier). Après son bac, il travaille un temps en usine à Billancourt et fréquente les milieux de Montparnasse.
Il veut être pasteur (luthérien) et finalement souhaite être soldat. Refusé au conseil de révision, finalement on accepte ce « sujet ne ressortissant d'aucune nationalité » en 1938, lequel choisit une arme « où il y eut des chevaux » : l'artillerie montée. Il fut canonnier-conducteur à Sedan. Affecté à la caserne Mac-Donald à 28 ans, il n'allait pas tarder à prendre du service, tout en découvrant ses premières publications dans la revue « Esprit », dès janvier 1939, par les soins d'Emmanuel Mounier. Il resta sans grade aucun, puis fut fait prisonnier par la Wermacht, durant trois ans.
Avec d'autres auteurs de la « queue de comète surréaliste », il projette la création d'une revue qui devait s'appeler « Droit de survivre », puis « Explication » et même « Charles Dix », avant de s'agréger au groupe de « La Tour de Feu » en tant qu'auteur et chroniqueur et surtout, dans un rôle d'« éclaireur et un peu meneur ». Il se lance dans cette aventure à partir de 1947 aux côtés de Pierre Boujut, auteur lui-même, directeur de publication et tonnelier de profession, à Jarnac. Leurs relations furent mouvementées, l'exigence de Miatlev se heurtant souvent aux choix et orientations de Boujut, ainsi qu'à ceux des membres du groupe formé autour de la revue internationaliste de poésie, qu'il appelait ses « épiscopains », qui se réunissait en « congrès » le 14 juillet de chaque année. La Tour de Feu parut de 1946 à 1981, totalisant 149 numéros, auxquels s'ajoute un ultime numéro 150, en 1991). Elle fit même l'objet d'une thèse[2].
Atteint d'une néphrite acuta (inflammation rénale aiguë) en 1941, d'une grippe virale avec encéphalite et d'un delirium tremens en 1957, Miatlev doit s'éloigner de Paris et trouve à se loger en campagne à Bleury puis Ymeray (Eure-et-Loir) et deviendra de plus en plus nomade au cours des années.
Auparavant, Miatlev, bien que moscovite, vécut principalement dans l'actuelle Ukraine, à Kiev. Il n'entretint que peu de relations avec la noblesse émigrée, fût-elle celle de sa famille. Il eut par contre plus de liens avec ses oncles concarnois du côté maternel, dont un Georges Courtin, surnommé « le Sanglier » ; un Lopoukhine, appelé « le Pharaon ». Laissons la parole à Miatlev :
« Aujourd'hui (c'est-à-dire en 1959), tous ces gens sont morts, et la tante-marraine Juliette, et l'oncle-parrain Léon Davidoff et Annouchka la servante lettone, et Françoise la cuisinière bretonne qui passa quarante ans dans le sous-sol, de 7 heures du matin à 10 heures du soir. La villa Kernako[3], cette immense maison au bord de la mer, cette Mecque de plusieurs familles, est vendue depuis près de vingt ans[4]. »
C'est à Concarneau qu'Adrian et sa sœur Nina firent connaissance avec la Bretagne durant leur petite enfance, au cours d'un premier voyage entre 1913 et 1914. La famille revint en 1920, dans la neuvième année d'Adrian. Miatlev n'oublia jamais la Bretagne, même s'il n'y résida plus par la suite.

En vrai, ce n'est pas pour écrire sa biographie – des historiens de la littérature s'en chargeront – que je m'intéresse à ce poète, mais en vue d'un projet éditorial autour de ce qu'il appelait sa « philologie poétique », dont j'ai recensé la majeure partie des formations lexicales, dans le but d'en composer un genre de dictionnaire néologique ; un dictionnaire qui, à travers ces multiples entrées d'inventions langagières, indissociables de leur contexte, fait ressortir la figure – ou du moins, permet de faire apparaître l'une des figures – de ce poète fameux, souvent famélique, pour certains fumeux, pour d'autres infamant, mais aussi diffamé en retour et injustement relégué. Un personnage tout feu tout flamme, d'espèce fulminante, qui ne laissait pas indifférent ! Une vraie nature, en somme, lui valant aujourd'hui de rester dans un de ces placards de l'histoire des Lettres qui ne s'entrouvre qu'à de trop rares occasions[5] ; un être clivant, dirait-on aujourd'hui, donc forcément essentiel.
Rémy Leboissetier,
à Quimper, le 11 avril 2026
[1]Miatlev écrivit un « Curriculum vite », publié partiellement dans la revue « La Tour de feu » N°90 (Miatlev tel qu'en nous autres), texte qui resta inachevé, que l'auteur date de janvier 1959, et dont nous tirons l'essentiel de cette présentation.
[2]Daniel Briolet, L'Histoire exemplaire d'une revue de poésie dans la province française. Thèse qui fit l'objet d'un colloque international en 1987 puis qui fut éditée en 1991 (Du Lérot éditeur, Tusson, Charente)
[3]Parmi les multiples pseudonymes adoptés par Miatlev, figure un Abel de Kernako. Et notons que ce « Curriculum vite » est signé d'un autre pseudonyme : Jérôme de Weltheim.
[4]Il semble que la vente n'eut pas lieu à cette période. En effet, il existe deux lettres adressées à Edmond Humeau, avec la mention d'expédition « Villa Kernako » et datées de 1942. La vente a pu avoir lieu après guerre.
[5]Signalons au moins la monographie de la collection « Poètes d'aujourd'hui » des éditions Seghers (1987), du compagnon Pierre Boujut, qui rapporte les propos de Jean Follain, pour lequel l’œuvre de Miatlev était importante, affirmant que celle-ci « ne cessera de se développer dans le temps. On ne pourra que lui faire un jour le sort qu'elle mérite. Ce sera alors un grand éblouissement ». Près de quarante ans plus tard, la situation ne s'est pourtant guère améliorée... Notons par ailleurs le texte très chaleureux que Christophe Dauphin à Miatlev dans la revue « Les Hommes sans épaules ».


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