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Tatiana Bonch-Osmolovskaya

Tatiana Bonch-Osmolovskaya (Татьяна Бонч-Осмоловская) est une philologue, écrivaine et pédagogue. Née à Simferopol, en Crimée (République d'Ukraine de l'ex-URSS), elle a étudié la physique à l'Institut de physique et de technologie de Moscou (MFTI) ainsi que la philologie au Collège universitaire français de Moscou et à l'Université d'État des sciences humaines de Russie (RGGU). Elle a soutenu sa thèse de doctorat de troisième cycle sur le groupe Oulipo à la RGGU, puis un doctorat (PhD) sur la littérature expérimentale russe à l'Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW) à Sydney, en Australie. Elle est l'autrice de nombreuses publications dans des revues académiques et littéraires, ainsi que de plusieurs recueils de poésie et de prose. Lauréate de divers festivals et concours artistiques et littéraires, elle est également membre de l'Académie internationale du Zaoum. Co-rédactrice de la revue littéraire indépendante russophone Artikouljatsija et membre du Conseil du PEN Club de Moscou, elle vit et travaille à Sydney.

 

Cette sélection de poèmes se déploie comme une exploration méditative des métamorphoses, de la fluidité du temps et de la fragile persistance de la présence humaine au monde : passant de la contemplation des cycles naturels à des transformations intimes, presque chamaniques, les textes oscillent entre mémoire et oubli, entre la capture de l’instant et son évanouissement. Le monde y est décrit comme un flux perpétuel où l’avant dialogue avec l’après, où la vie renaît de ses cendres, et l'être humain y transcende sa propre condition pour se fondre dans le paysage... Face au motif de l’oubli et à l’effacement des jours, la création surgit comme l'unique rempart contre la dissolution, et fixer le réel à l’encre sur un bout de papier devient alors un acte de résistance poétique.

 

 

*

Avant la barque il y avait un calme frémissement sur l'étang.

Après la barque, de l'agitation, de petites vagues et, à nouveau, le repos.

Les hirondelles s'affairent au-dessus du miroir de l'eau, puisant de leurs ailes.

 

Avant les nuages il y avait un ciel clair. Après il a plu. Racines détrempées,

du haut de la falaise l'arbre s'effondre cime la première, ses branches dansent désormais sous l'eau.

Les alevins s'agitent sous la surface.

 

Avant le feu sur la colline se dressait une forêt. Après, il est resté des troncs gris, des squelettes de troncs et des congères de suie. Après, à travers les cicatrices noires

percent les premières feuilles tendres, des pousses germent à travers la suie,

puis des branches et encore de nouvelles branches fraîches. Après, à nouveau, poussent les arbres.

Une fulgurance colorée à travers la verdure, un couple de perroquets arc-en-ciel,

une fulgurance noire et blanche de pies,

des pépiements, une brume bleue au-dessus de la forêt.

 

Avant le jour il y avait la nuit.

Avant les fleurs, les graines.

Avant la parole, le silence.

Les étoiles brûlent dans les hauteurs, le silence pousse à travers les doigts.

 

 

*

Le soir je feuillette le livre

Pour le refermer dix minutes plus tard,

M'étant assurée que c'est toujours le même livre

Que j'avais ouvert hier.

J'ai oublié ce que j’avais lu.

Les arbres bruissent derrière la fenêtre. Derrière la forêt la lune se lève.

Dans le ciel gris des oiseaux noirs dessinent des droites et des arcs.

L'eau tombe dans la cascade. La cendre vole, le cri érafle.

Sur la toile des lignes irrégulières en jaune et noir

Rappellent une silhouette, une poire, un violoncelle,

J'ai oublié ce que je pensais dessiner.

Dans les intervalles entre les lignes, l'espace blanc,

Un bruit blanc, des feuilles blanches, des ailes blanches.

La lumière pénètre à travers les fissures de la matière vétuste. Soixante-dix prières oubliées bruissent dans l'obscurité.

La louange est prononcée et à nouveau oubliée.

 

 

*

alors je deviendrai pluie

alors je deviendrai orage

alors je deviendrai grenouille

je surgirai de l'étang

alors je deviendrai lézard

à la langue bleue

sur le tronc d'un arbre

presque invisible

alors se fendillera l'œuf abandonné

le lézard sortira sur le sable

le crocodile la tortue

se faufilera alors vers l'eau

et plongera

alors le vent balaiera les graines séchées

de mes mains

les emportera

et les jettera sur une autre terre

si loin d'ici

qu'on ne pourra plus rien voir

 

 

*

Si l'on regarde de l'intérieur, la nuit est

Un gâteau parfumé aux fruits confits

Tranché en secteurs

Partagé en quatre.

Si l'on regarde de l'extérieur

La nuit n'est que des tranches

De chaleur avec de petits humains

Derrière une table mise

Tu recules et tu recules

Et tu recules et cela

Diminue en un point

Disparaît sans laisser de trace, à moins que

Cela n'ait été dessiné à l'encre de Chine

Ou inscrit, avec tout ce qui te tombe

Sous la main, sur du papier

 

 

*

Plus tard grand-mère est devenue un pin.

Le plus haut des environs

Avec une demi-douzaine de nids, piaillant

De derrière les branches depuis les hauteurs. C'est avant qu'elle

Était de petite taille.

Maintenant elle est la première à voir l'aurore.

La lumière frappe les yeux, soulevant les oiseaux dans le ciel.

Grand-mère regarde sourcilleuse. Son travail actuel

Est de remarquer les signes des autres : les choucas, les corbeaux,

Les bergeronnettes, les éclairs, le tremblement de terre.

Comme disait grand-mère : si seulement je pouvais vivre assez

Pour voir le mariage de mes petits-enfants. Le soleil pénètre à peine

À travers la brume de l'aurore.

La fumée s'élève au-dessus de la baie. Une fumée familière, des mouettes, des foulques.

Dans l'eau on voit des moules, sur les pierres inondées par la vague,

De minuscules crabes affairés. Dans sa robe de laine,

Piquante, d'ailleurs, les aiguilles sont presque invisibles,

De lourdes broches, de lourds bracelets

Sur des bras dorés et potelés,

Grand-mère observe attentivement

Depuis les hauteurs. Elle ne ratera rien.

Elle a bien l'intention de faire la fête

Aux mariages de ses petits-enfants. Elle y fera encore du bruit,

Les bénira, chantera et dansera.

 

 

*

Vivre à Paris. Pour, en passant dans la rue, chanter à tue-tête

l'amour, l'amour

à un petit couple qui roucoule à la table d'un café.

Être cuisinier. Non, mixer des boissons, préparer du café, du chocolat.

Courir dans la rue, en entendant

que là-bas on chante à nouveau l'amour à quelqu'un.

Être assis dans un café, bavarder et s'embrasser,

rire et faire signe de la main à une passante qui te crie

l'amour, l'amour.

Au moins s'envoler pour Paris

pour deux ou trois jours.

Se promener boulevard Saint-Michel, entrer dans un café, boire du chocolat chaud et observer

Une passante rire, en voyant un couple,

chanter l'amour, l'amour,

le serveur accourt pour regarder à qui l'on chante à nouveau l'amour à Paris.

La jeune fille en réponse fait signe de la main à la passante

et sourit par-dessus l'épaule de son amoureux.

Au passage, à toi aussi elle fera un signe, sourira et offrira un instant

d'amour à Paris.

 
 
 

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