CURIOSITÉS QUOTIDIENNES
- Vibration éditions

- 6 mai
- 3 min de lecture
Artur Guivarguisov (Артур Гиваргизов) est un poète et écrivain pour enfants, né en 1965 à Kiev. Il est diplômé de l'école de musique du Conservatoire de Moscou, où il a étudié la guitare. Son premier livre, un recueil de poèmes intitulé « Mon pauvre Charik », est paru en 2002 ; à ce jour, une vingtaine d'ouvrages ont été publiés, dont un livre de pièces de théâtre et huit recueils de poésie. Il est lauréat du prix Samuel Marchak et du prix Korneï Tchoukovski. Il vit à Moscou depuis 1968.
Artur Guivarguisov est l'un des héritiers les plus brillants de la tradition des Oberioutes dans la littérature contemporaine : son style repose sur une esthétique du minimalisme et du paradoxe, où la naïveté enfantine rencontre une profonde ironie philosophique ; ses textes fixent l'étrangeté de l'existence, transformant les scènes quotidiennes en petites pièces absurdes. Pour le traducteur, Guivarguisov représente un défi qui exige une précision absolue dans le rendu du ton : il suffit de forcer un peu trop sur le sérieux ou, au contraire, de tomber dans une mièvrerie excessive, et la magie s'évapore. Sa poétique se construit sur les pauses, les non-dits… En un mot, c'est une littérature sans âge, accessible aussi bien aux enfants qu'aux adultes prêts à se prêter au jeu de l'esprit.
Rappelons que le terme Oberiou (acronyme russe de « Union pour l'Art Réel ») désigne un groupe d'avant-garde littéraire et artistique qui a marqué Leningrad (actuel Saint-Pétersbourg) à la fin des années 1920. Mené par des figures emblématiques comme Daniil Harms et Alexandre Vvedenski, ce mouvement a prôné une rupture radicale avec la logique classique et le réalisme traditionnel. Leur esthétique repose sur l'utilisation de l'absurde et de l'illogisme : ce goût pour le grotesque permet de traiter les situations les plus banales avec une étrangeté qui suscite à la fois le rire et l'effroi, tout en s'appuyant sur un dépouillement du langage qui redonne aux mots leur sens brut, presque enfantin. Bien que le groupe ait été réprimé par le pouvoir soviétique dès les années 1930, son influence sur la littérature russe contemporaine reste immense.
Artur Guivarguisov en est aujourd'hui l'un des héritiers les plus subtils, reprenant à son compte ce penchant pour le minuscule, le décalage permanent et cette forme de liberté absolue face au « bon sens » commun.
*
– Il faut traverser au passage clouté quand c’est émeraude !
Et s’arrêter quand c’est framboise !
s’échauffe le premier inspecteur de la route.
– Herbacé et tomate,
le contredit son collègue.
Comme le persil.
Et comme le jus.
Après le travail, les inspecteurs dessinent les illustrations
d’un livre pour enfants sur le code de la route.
*
Une petite fille nourrit les écureuils,
sa grand-mère nourrit les écureuils,
son arrière-grand-mère nourrit les écureuils…
La classe de CM1 approche.
Quarante écoliers sortent leurs sachets de noix et leurs smartphones.
Les écureuils supplient :
« S’il vous plaît, ne nous prenez pas en photo.
Parce qu’on est gros, on est complexés. »
*
L’ours a travaillé quatre ans au cirque,
« Les ours en trottinette »,
mais il est coursier depuis déjà deux ans.
Ce matin, il y a douze commandes.
Et si tu veux souffler un peu,
te caler l’estomac avec une part de pizza,
à la seconde même, la répartitrice Macha surgit de nulle part, du ciel :
« Je te vois. »
Et on a l’impression que tout cela est déjà arrivé.
*
L’arrière-grand-père a cent quatre ans.
L’arrière-grand-père dit :
– Je ne suis pas si vieux.
Mon fauteuil est deux fois plus vieux que moi.
Et le fauteuil servira encore.
L’accoudoir du fauteuil est tout déchiqueté.
Ce sont les chats.
Quand il était petit, l’arrière-grand-père avait deux chats :
Électrification et Ninelle.
*
Ce matin, il a neigé.
Mais si peu !
À onze heures, c’était déjà presque fondu,
il n’en restait qu’un petit peu sur le toit des voitures.
La petite fille se dépêchait,
elle ramassait de quoi faire une boule de neige.
Avec trois voitures, une boule.
Et avec neuf, un bonhomme de neige de poche.
*
Le garçon est assis, pensif.
Il fait ce qu’on lui dit,
mais il continue de penser à ses propres affaires.
On lui dit :
« Ouvre la bouche.
Ne la ferme pas. »
Le garçon reste assis la bouche ouverte
et pense à ses propres affaires.
On lui dit :
« C’est bon,
tu peux fermer la bouche,
tu peux y aller. »
Il ne bouge pas.
On répète encore une fois, plus fort :
« Petit, rentre à la maison. »
Il se lève, s’en va.
Il a laissé la porte ouverte.
C’est la première fois que je vois un garçon aussi pensif
dans un cabinet dentaire.
Traduction du russe en français par Valentina Chepiga.


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