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Des valeurs universelles

Sous le terme de valeurs universelles il faut entendre les règles de conduite auxquelles nous sommes censés adhérer. Ces règles qui codifient les rapports entre les hommes peuvent être qualifiées de mœurs.

Nous, Occidentaux, nous nous piquons de vivre selon des principes qui auraient une valeur universelle. Nous prétendons les imposer à la terre entière. Nous avons inventé des instruments à notre image, notamment l’ONU, pour résoudre les conflits à notre manière sous la houlette de quelques pays membres permanents du conseil de sécurité. Nous avons donné́ force de loi à la charte des droits de l’homme. Force est de constater qu’une majorité de pays rejette nos principes. Force est de constater que ces principes se délitent dans le monde occidental lui-même.

L’Occident a entrepris de dominer la planète à partir du XVe siècle. Sa domination a été complète au XIXe siècle. Seuls les conflits entre puissances occidentales importaient à tel point qu’ils ont pris une stature mondiale au XXe siècle. Au siècle dernier, la guerre de la Russie contre l’Ukraine aurait pu se mondialiser. Aujourd’hui, malgré les efforts de la diplomatie occidentale, la majorité des pays refuse de prendre parti. Dès le début, les conquérants européens suivis ou précédés par les marchands européens ont voulu imposer leurs façons de vivre au reste du monde tout en considérant les autochtones comme des sous-hommes.

Le XXIe siècle est marqué par une tentative d’émancipation de ce que l’on qualifie avec mépris de pays du sud. Nous sommes surpris du rejet que notre mode de vie suscite auprès des deux tiers de la planète. Nous prétendons toujours imposer nos valeurs, en fait nos mœurs. Ces mœurs concernent les règles qui régissent les relations humaines qu’elles soient publiques ou intimes. À titre d’exemple il s’agit tout à la fois de la démocratie, de l’abolition de la peine de mort, de la gestion du climat, de la sexualité, de la fécondation etc. Or nos mœurs sont incompréhensibles par toute la part de l’humanité qui n’est pas l’héritière de l’histoire occidentale.

Au fur et à mesure que le poids démographique occidental se réduit comme une peau de chagrin, au fur et à mesure que la puissance économique et militaire occidentale décline, de plus en plus de pays rejettent ce que nous appelons des valeurs universelles alors qu’elles ne sont que les nôtres. C’est bien normal.

Sur quel terreau a poussé ce que nous appelons nos valeurs ?

La démocratie athénienne et la république romaine furent des épisodes originaux, limités dans le temps et l’espace. Le christianisme est né dans le monde grec puis s’est romanisé. Je rappelle que les textes fondateurs du christianisme (évangiles et épîtres) furent d’abord rédigés en grec puis traduit en latin. Pratiquement l’ensemble du vocabulaire chrétien est d’ascendance grecque. Le terreau de nos valeurs occidentales, démocratie puis christianisme, est exclusivement gréco-romain. Il s’est répandu dans les limites de l’Empire romain d’abord et s’y est maintenu après la chute de l’Empire romain. Avant que l’occident ne conquière le monde, le christianisme s’est répandu dans l’empire romain puis plus tard au-delà de ses frontières.

Aujourd’hui, les valeurs dites universelles ne le sont même plus en Occident. La révolution américaine s’est inspirée de la démocratie athénienne où tous ceux qui avaient la qualité de citoyen avaient les mêmes droits et devoirs. La révolution française s’est inspirée de la république romaine dominée par un sénat composé de sénateurs cooptés. On ne rend pas la justice de la même façon en France ou aux USA.

Il ne faudrait pas imaginer la démocratie athénienne à l’aulne de ce nous pensons être un paradis démocratique. Méfions-nous de l’anachronisme. Sur les 400.000 habitants de la cité d’Athènes seuls 40.000 hommes libres sont citoyens. L’espace publique, la politeia, l’espace où l’on débat, où l’on décide, où l’on traite de tout ce qui concerne la cité, est réservé aux citoyens. Pour être citoyen il faut non seulement être grec mais aussi avoir une ascendance athénienne. Il faut être aussi le despote (le chef propriétaire) d’une oikia. On peut traduire l’oikia par maisonnée, c’est-à-dire l’ensemble de la famille (femmes, enfants, domestiques, esclaves, les murs et les terres). La richesse de la maisonnée importe peu. Le despote, ou pater familias en latin a tout pouvoir sur sa maisonnée. Il y a aussi à Athènes des Grecs non Athéniens (les métèques= ceux qui vivent avec) qui peuvent être très riches sans que cette richesse ne leur confère un droit de cité.

L’oikos est l’espace privé par nature. Les lois de la cité n’y ont pas cours. Tout ce qui s’y passe est secret et ne concerne pas l’espace publique. La maisonnée assure tout ce qui touche à la vie et à son maintien de la naissance à la mort de chacun de ses membres (nourriture, entretien des lieux et l’éducation des jeunes enfants, achat ou vente d’esclave, nourriture et vêtements). Chaque oikos honore en secret et en son sein ses ancêtres, ses propres divinités privées, sans avoir à en rendre compte à l’espace publique. Ces divinités deviendront les dieux lares à Rome. Le despote est déchargé de tout ce qui touche aux nécessités vitales. Il doit pouvoir consacrer tout son temps au loisir (la skolè). En bon citoyen il consacre toute sa skolè à l’espace publique, c’est-à-dire à tout ce qui concerne la vie de la cité : lois, justice, défense. Le mot loi, nomos, veut également dire pâture, barrière. En effet à Athènes, l’espace publique est clairement séparé, comme par une barrière, de l’espace privé. À Athènes il existe un troisième espace étanche couvert par le secret le plus absolu : celui consacré aux mystères d’Éleusis où certains Athéniens rituellement cooptés honorent en commun les vertus en rapport à ce que l’on pratique dans l’oikos, tout ce qui touche à la vie et à la mort.

La république romaine reprend fondamentalement le même schéma de base à des nuances près que je ne développerai pas. Que ce fut en Grèce ou à Rome le polythéisme pratiqué dans l’espace publique était d’une grande porosité envers les autres croyances.

Cette architecture fut détruite par le concile de Nicée en 325, sous la houlette de l’empereur Constantin premier. Le christianisme devint religion d’État c’est à dire pratiquée de manière exclusive aussi bien dans l’espace publique que privé. Avec le christianisme, dès 325, le ver était déjà̀ dans le fruit : catholikos signifie en grec ancien universel. Il était légitime de promouvoir le christianisme et ses valeurs à l’ensemble du monde connu. La différenciation entre espace publique et l’espace privé fut balayée définitivement au profit d’une société pyramidale dominée par les relations entre un espace céleste et un espace terrestre. Pour le monde antique l’homme est mortel et la nature éternelle. Le christianisme inverse les valeurs. L’homme sous forme d’âme est tenu pour éternel et la nature pour périssable appelée à disparaitre le jour de la fin du monde. L’espace terrestre n’est plus qu’un marchepied méprisable entièrement voué à l’espace céleste. Les hommes doivent sous peine de mort adhérer à l’intégralité des valeurs chrétiennes. Citons : la croyance aveugle à un créateur divin unique, à 4 Évangiles décrivant la vérité́ concernant la passion du Christ (christos = oint) à l’exclusion des autres récits, l’adhésion sans réserve au rite. Sont promus des comportements tels que la charité chrétienne, la pauvreté érigée en valeur suprême etc...

Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que ressurgissent, en Occident et en Occident seulement, les modèles antiques. Les espaces publique et privé ne renaissent pas pour autant. L’espace céleste perd de son importance. On invente le terme organisation sociale pour décrire les règles morales. La société́ ne reconstitue pas la barrière antique entre l’espace publique et l’espace privé. Les valeurs chrétiennes, laïcisées sous les termes de valeurs morales, s’imposent également dans les deux espaces. Il n’y a plus de barrière étanche entre l’espace publique et l’espace privé. Ce dernier se réduit à l’intimité. La barrière entre le public et le privé est tombée. Le champ d’action des lois recouvre à la fois ce qui fut l’espace publique et ce qui fut l’espace privé. L’éducation des enfants, les rapports entre hommes et femmes, la sexualité, les modes de déplacement, le chauffage, la santé, rien n’échappe plus à la loi dite publique. Hormis le principe électoral, nos démocraties modernes sont fondamentalement différentes de la démocratie athénienne ou de la république romaine. La régression continue de l’intimité, pâle simulacre de l’espace privé, ne signe-t-elle pas à terme la disparition de notre simulacre de démocratie antique ? Trop de lois tue la loi. Les valeurs dont nous nous targuons, à savoir nos mœurs, régies par un maquis de lois et de règles deviennent à leur tour de moins en moins intelligibles par nos contemporains.

Et pourtant nous avons voulu, nous voulons les imposer à la terre entière.

À partir de la Renaissance ce fut d’abord le christianisme qui fut imposé aux populations conquises. Après avoir imposé le christianisme, lorsque la décolonisation devint inévitable, nous n’avons pas renoncé à imposer notre mode de vie aux territoires qui avaient retrouvé leur indépendance. Après les avoir traités de primitifs, nous avons essayé de promouvoir tout à la fois nos mœurs publiques et intimes auprès de peuples qui ne peuvent pas en comprendre le sens. Avant nous et avec nous, ils n’ont connu que des sociétés organisées selon un mode religieux, pyramidal plus ou moins dictatorial. L’autorité du sommet est sacralisée, qu’elle soit incarnée par un homme plus ou moins divinisé, par une onction par une prétendue ascendance divine ou par une métropole détentrice de la vérité. Le marxisme, véritable religion laïque, et le christianisme sont de par leur nature, bien que d’essence occidentale, paradoxalement plus acceptables par ces peuples que le reste de nos mœurs. Ce sont les seules doctrines occidentales qui survivent avec succès dans certains pays du sud comme on les nomme aujourd’hui.

Il est probable que nos réflexions aient peu de chance d’avoir prise sur le monde qui nous entoure. Que la triste histoire de la démocratie nous rende modestes. Surtout, surtout, apprenons qu’il vaut mieux chercher à convaincre qu’à imposer. Imposer nos mœurs occidentales au reste du monde ne peut que provoquer le rejet de nos idéaux. Souvenons-nous que la première démocratie née dans un tout petit coin de terre n’a duré que 70 ans avant de sombrer dans la dictature puis de renaître de ses cendres.

Ne perdons pas espoir devant le triste spectacle du dépérissement de l’idée de démocratie en occident. Mettons à profit notre espace privé pour élaborer des valeurs qui puissent un jour, par leur exemplarité, pacifier les relations entre les hommes.

Mano,

auteur de Haro sur la Sorcière,

La Théorie du rasoir,

Le Jardin des désespérés,

Une impression macabre.

 
 
 

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