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Voilà comment je suis devenu un chien

de Valentina Chepiga.


Vladimir Maïakovski (1893‒1930) est l’une des figures les plus singulières de la poésie russe du début du XXᵉ siècle : poète de rupture et de tension, il cherche une langue capable d’exprimer la violence de l’époque moderne et les contradictions de l’individu, son écriture mêlant le cri, l’ironie, la provocation et une sensibilité presque douloureuse. Derrière l’image du tribun et du provocateur se cache souvent une réflexion profonde sur la fragilité humaine, sur la solitude de celui qui ressent le monde avec une intensité excessive.

Dans ce poème, une métamorphose étrange se produit : l’homme se découvre soudain envahi par quelque chose d’animal. Ce qui commence comme une irritation nerveuse, presque banale, se transforme peu à peu en révélation inquiétante, comme si la colère, accumulée à l’intérieur, cherchait une forme visible : la découverte du croc, puis de la queue, signale l’apparition physique d’un état intérieur, la matérialisation d’une tension qui déborde les limites humaines. Le poème peut se lire comme une méditation sur la frontière fragile entre l’homme et la bête où l’individu croit posséder son visage, ses gestes, sa dignité ; pourtant, il suffit d’un instant de dérèglement pour que l’ordre familier se fissure. La ville, la foule, les regards des autres deviennent alors un miroir cruel où se révèle la part sauvage que la société tente d’ignorer. Cette transformation ne concerne pas seulement le narrateur : face à lui se dresse la foule, compacte et hostile, presque plus féroce que celui qui se découvre chien. Ainsi la métamorphose devient paradoxale : celui qui se met à aboyer apparaît peut-être comme le seul être sincère dans un monde où l’humanité se dissout dans la peur et la cruauté collectives et le cri animal devient alors une forme de langage ultime, un geste de désespoir, mais aussi une protestation contre l’impossibilité d’être entendu autrement…

À lire également : Vladimir Maïakovski, Un Nuage en pantalon, Vibration éditions, 2019. Traduit du russe par Elena Bagno et Valentina Chepiga.

 

 

Voilà comment je suis devenu un chien

 

Eh bien, c’est absolument insupportable !

Je suis entièrement mordu par la colère.

Comme un chien devant la tête chauve de la lune

je me mets en rage, pas comme vous pourriez le faire.

Si je pouvais,

je hurlerais tout mon saoul.

Les nerfs, sans doute…

Et si j’allais

faire un tour.

Mais même dehors je n’ai pu retrouver mon assurance.

Une dame a crié quelque chose comme « salut ».

Il faut lui répondre :

c’est une connaissance.

Je le veux bien.

Mais je sens que

comme un être humain, je ne le peux plus.

Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

Est-ce que je rêve, ou bien ?

Je me suis palpé :

je suis toujours le même,

j’ai toujours la même face.

J’ai touché ma lèvre -

et de cette dernière

un croc dépasse !

J’ai vite caché mon visage, comme si je me mouchais.

Je me suis précipité chez moi, doublant le pas.

J’ai contourné prudemment le poste de police,

Soudain, un cri assourdissant :

« Une queue !

Agent ! »

J’ai passé la main, et je suis resté pétrifié !

Cela a été

bien pire que tous les crocs,

je ne l’avais même pas remarquée dans ma course de fou :

de dessous ma veste

s’est déployée une queue de chien, énorme !

elle tourbillonne derrière moi,

grande, voyez-vous.

Que faire maintenant ?

Un gars a gueulé, faisant grandir la foule.

Au second cri s’est ajouté un troisième, un quatrième.

On a bousculé une petite vieille.

Elle, se signant, criait quelque chose à propos du diable.

Et quand, hérissant sa moustache en balayette,

la foule s’est ruée vers moi,

énorme,

bête,

je me suis mis à quatre pattes

et j’ai aboyé :

Ouaf ! Ouaf ! Ouaf !

 

Traduit par Valentina Chepiga

 
 
 

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