LE TEMPS S'ACHEVE, MAIS PAS VOUS
- Valentina Chepiga

- il y a 5 jours
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Sergey Trafedlyuk (Сергей Трафедлюк) est poète et prosateur. Né en 1986 à Sébastopol, il a été publié dans les revues russophones Volga, Znamia, TextOnly, Dactyl, Kvarta, POETICA, sur le portail Polutona, entre autres. Il vit à Sébastopol.
C’est sa première traduction en français (traduit par Valentina Chepiga)
Sergey Trafedlyuk nous invite à une traversée du quotidien où l’ordinaire se fissure pour laisser passer une lumière inattendue : entre les rives de Sébastopol et les confins d’une amnésie étincelante, sa poésie saisit ces instants de suspension où le monde semble s'arrêter laissant voltiger le goût d'un café sur une place publique, le bruit d'une pompe à eau dans un jardin nocturne ou les souvenirs enfouis dans les plis d'un vieux portefeuille. Avec une ironie tendre et une lucidité désarmante, le poète transforme la fragilité humaine en une forme de résistance : à travers ces premières traductions françaises, on découvre une voix qui ne cherche pas à habiter le mystère de la vie, nous rappelant que si tout finit par s'achever, l'essentiel, lui, demeure, et c'est une invitation à sortir de nos boîtes à panique pour voir que la lumière existe, tout simplement.
LE TEMPS S'ACHEVE, MAIS PAS VOUS
PARABOLE POUR L’HIVER
Un homme
voulut voir ce qui
se dérobe à la vue :
l’ange.
Venu l’hiver,
en plein champ,
il fit tomber dans la neige
une aiguille.
Le monde préserve les anges
des rencontres, alors,
parmi tous les possibles,
le plus improbable adviendra :
l’ange marchera sur l’aiguille
au milieu du champ désert,
et sur la neige éclora
une goutte de sang.
L’homme creusa un terrier
et se terra dans la neige.
Il attendit sans fin
que la pureté de la mort
soit souillée.
Mais les jours restèrent blancs.
Avec les dernières plaques de neige
l’homme s’en est allé.
Mais au milieu de la boue frileuse,
est apparu le premier
bouton pourpre.
***
À l’arrêt
sans arrêt
une femme souffle dans un trombone d’argent
un homme, dans un trombone d’or
Les gens jouent des coudes
Le murmure brouille les notes
Le vent s’insinue dans la gorge, tel un cobra
à travers le pavillon d’argent
à travers celui d’or
Le pupitre s’agite
Les partitions larmoyantes
Les portes se ferment
Mais s’envole
de l’autre côté de l’éclat
surmonte
et ne se tait
et vole jusqu’à se fondre dans le crépuscule ‒
and I think to myself
what a wonderful day
***
La balançoire me frappait la tête, aïe.
Et le lit, de son angle métallique.
L’allée me lançait un uppercut au front.
Mais le destin frappa d'où je ne
sais. Au milieu de la cour, d'un ciel pur,
un œuf de poule tomba sur mon crâne.
Peu probable que la mère-poule habitât l'une
des tours de neuf étages, elle n’aurait pu
viser si loin. Ou sur le mûrier : jamais
je n'ai vu de poule sylvestre. La déduction
logique est implacable : je fus frappé par un œuf
céleste. Tombé d’un croupion inaccessible
aux fermiers. Un œuf du vide.
Peut-être aurais-je dû découvrir une loi
inconnue de la nature. Ou comprendre
pourquoi l'on confie les nouveau-nés aux
cigognes aux becs acérés. Ou m’emplir
de méfiance envers le dessein suprême.
Mais je restai là, hébété, tandis que le jaune
coulait sous ma frange, telle une lymphe
solaire. Quelque chose craqua.
Je vis que c’était ma propre coquille.
Et j’allai déjeuner.
je pense aux choses
je pense qu’il me faut acheter un nouveau portefeuille
je pense qu’il me faut jeter le vieux portefeuille
j’ouvre le vieux portefeuille
j’en sors les billets et les pièces
j’en sors les cartes bancaires
j’atteins les plis abandonnés du portefeuille
je sors ce qui traîne dans les plis abandonnés
je sors ce qui gît sous le poids de la mémoire
je sors un étroit bout de papier : « tu trouveras ta place confortable dans la vie »
je cherche une place confortable dans la vie
je sors un papier carré : « le meilleur parmi les hommes est celui qui est utile aux hommes »
je suis utile aux hommes, autant que je le veux
je sors une image « love is... remercier chaque jour le destin pour votre rencontre »
je remercie, mais pas chaque jour, parfois j’oublie
je sors un petit cachet
je ne sais plus ce qu’il soulage
je sors un billet de train délavé
je ne sais plus où j’allais
je sors trois cartes de fidélité pour le café
je sais que l’un des cafés est fermé, et que je n’irai pas
dans les deux autres
je sors une petite croix
je ne sais pas depuis quand elle est avec moi
je contemple la petite croix
je ne reconnais pas le visage de l’homme
je pense à mon père
je pense au garage où mon père entrepose les choses
des choses dont il n’aura plus besoin
je pense à la voiture dans le garage
je pense que mon père ne s’assiéra plus au volant
de sa voiture
je pense à mon père
je sors l’image du père des plis abandonnés
du cœur
je pense au fait que je ne peux sortir l’image
du cœur
je pense aux choses
je pense au fait que j’évite de posséder des choses
je pense que mon dégoût des choses est un reflet
je pense au reflet dans le miroir
je pense à d’autres choses
je rassemble les papiers, le billet, le cachet, les cartes,
la petite croix
je rassemble les choses dont je n’aurai plus besoin
je rassemble les choses qui gisaient sous le poids
de la mémoire
je mets les choses dans le vieux portefeuille
je mets le vieux portefeuille dans le tiroir du bureau
je pense qu’il me faut acheter un nouveau portefeuille
je pense qu’il me faut jeter
LES COUREURS ET LES ESCARGOTS
Après les pluies d’avril
les allées furent envahies
par les coureurs et les escargots
Les premiers sont gainés
d’une peau confortable
dépassant la vitesse de la vie
d’un trot complaisant
Les seconds ne sont protégés
guère que des oisillons au bec tendre
mais ils lubrifient l’asphalte
de leur courage
pour que le monde ne grince pas
Pourtant le monde il craque
sous le pas des coureurs
bien que le chant dans leurs casques
soit plus doux que la tristesse
Et les coureurs ils craquent aussi
soit quelque part à l'intérieur
soit un jour, plus tard
et la course obsédante
se réduit à
néant
sous la dévastatrice
tentative rampante
d’un escargot
curieux
JANE-AUSTEN-SPRITE
c’était un autre jour, une autre ville, un autre temps
mais c’est le même jour, la même ville, le même temps
en ce jour-là même, nous buvions
du jane-austen-sprite
j’étais plus vieux, tu étais plus jeune, la suie de la nuit scintillait
sur les bancs, le feuillage pépiait
maintenant je suis plus vieux, tu es plus jeune, nous sommes plus vieux, nous avons
plus peur, mais le monument-ancre reste jeté dans l’asphalte au gré du temps
nous buvions du jane-austen-sprite
et les bulles miroitaient sur les lèvres
tu chantais une ballade espagnole, et l’alphabet se dissolvait dans ta voix telle une pastille effervescente
tu chantais une ballade espagnole, et elle s’envolait jusqu’aux enfilades de l’Alhambra
tu chantais une ballade espagnole, je n’en comprenais pas un mot, mais je te comprenais, toi
tu chantais une ballade espagnole, et les bancs tanguaient sur la rade
tu chantais une ballade espagnole, et il n’y avait pas de poussière en ville, et les os de cristal du pays tremblaient, et le temps se révoltait contre lui-même
et le jour était autre, mais le même qu’aujourd’hui
le même jour qui viendra
à chaque instant de cette étincelante amnésie
quel cocktail-cognac-cola encore ?
ne me faites pas rire, vous êtes malade
malade d’histoire
nous buvions du jane-austen-sprite
et nous en oubliions aussitôt le goût
et à ce jour, nous ne pouvons l’oublier
***
La mort c’est une femme corpulente, la cinquantaine,
à la voix accueillante.
Elle appellera bien avant l’heure dite :
« Allons, qu’attendez-vous ? Venez donc. »
Elle vous accueillera, vous bordera d'une couverture de molleton.
Elle dira : « Vous allez partir en voyage.
Je ne sais pas lequel, mais cela vous plaira. »
J’aurais pu la croiser à l’épicerie, au massage, chez le coiffeur.
Mais elle est la mort (ce qui n'empêche nullement de la croiser à l’épicerie, au massage, chez le coiffeur).
Elle est gentille ‒ sans le vouloir ‒
et c’est pour cela qu’elle me laissera seul.
C’est là que je comprendrai :
tu avais tort d’avoir peur, mon petit.
Couche-toi simplement sur le côté et pars en voyage.
Lequel ? c’est à moi seul d’en décider.
NUIT À CHTCHÉBÉTOVKA
Tu dis : peut-être que tout est plus simple.
Et c’est vrai, peut-être que
le désir de capter la lumière,
l’aveuglement face aux visages de l’ombre,
l’errance sur les mêmes chemins, aux confins
de l’hallucination,
la béatitude de l’oubli,
le souffle suspendu à l'idée que le monde,
décrivant un arc, vient se clore au plexus solaire,
la paresse
et le bonheur de la paresse,
et la joie de se savoir insignifiant,
tout s’explique par le fait que
par une nuit à Chtchébétovka,
je suis allé au jardin, épuisé par l’été, avant de dormir,
pour rincer la poussière de mes pieds, briser la croûte de terre,
j’ai ôté mes sandales, pressé le levier de la pompe,
j’ai offert mes plantes à l'eau jaillissant des profondeurs,
et je suis resté là, figé,
sous le bruissement d’un cerisier caché dans l’ombre
et le pépiement des grillons fraîchement éclos,
figé
sous la coupole immense d’un ciel sans la moindre brûlure
de feux,
et Chtchébétovka s’est figée elle aussi, s’apprêtant au sommeil
fragile,
tandis que je me tenais seul au milieu du cosmos,
infime pétiole sur la terre sèche de Crimée,
et dans la poussière de diamant éparpillée partout,
chaque étoile inconnue scintillait, déchirante,
se révélant à moi seul.
Pour la première fois et pour toujours.
***
La méditation est très simple.
Vous sortez en ville le matin.
Vous achetez un café à emporter.
Vous allez vers la place Lazarev.
En chemin, vous ne pensez pas à vous.
Vous arrivez sur la place Lazarev.
Vous vous asseyez sur un banc.
Vous finissez votre café.
Vous faites semblant d’attendre le trolleybus,
mais en vrai, vous lisez des vers.
Et voilà l’effet.
Le café s’achève, mais pas vous
Les vers s’achèvent, mais pas vous
Le matin s’achève, mais pas vous
Le temps s’achève, mais pas vous
Cette petite méditation
pour tous les cas du monde
vous tirera de votre boîte à panique
et vous ressuscitera un peu
jusqu’à lundi.
PARABOLE DU PRINTEMPS
Un homme
entra dans une maison brûlée
où les murs étaient couverts de suie
et où des souvenirs ne restait que cendres :
et là, était la lumière.
Un homme
fut jeté dans une fosse :
la terre impénétrable respire dans sa nuque
se referme sur sa tête :
et là, était la lumière.
Un homme
se retrouva tout à fait seul
et au-dedans l’obscurité grandit
si dense qu’il était impossible de respirer
si définitive qu’elle annulait jusqu’à l’idée même
de lumière.
Mais là aussi, était la lumière.
Et la lumière était partout.
Non parce que l’homme
voyait la lumière
mais parce qu’il savait
que la lumière est.


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