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Constantin Balmont. Le Magicien du Verbe et de l’Âge d'argent russe


 

De la musique avant toute chose.

Paul Verlaine

 


Constantin Balmont (Константин Бальмонт) (1867, Chouïa, Empire russe ‒ 1942, Noisy-le-Grand, France) est l'un des représentants les plus éminents du symbolisme russe et l’un des poètes les plus adulés de l’Âge d’argent [1]. Si son œuvre reste aujourd'hui confidentielle en France et paradoxalement peu connue des jeunes générations en Russie, à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, son impact fut un véritable phénomène de société. Selon les souvenirs de l’écrivaine Nadejda Teffi, la Russie était littéralement éprise de Balmont. Tout le monde — des salons mondains jusqu'aux petites villes perdues de la province de Moguilev — connaissait Balmont. On le lisait, on récitait ses vers, on les chantait sur scène ; les jeunes hommes murmuraient ses poèmes à leurs dames, les lycéennes les copiaient dans leurs cahiers.

Balmont n'accepta pas la Révolution russe de 1917. En 1920, il obtint l'autorisation de partir en mission à l'étranger et quitta Moscou avec sa famille. Ce départ fut définitif. Le poète mourut en France dans une extrême pauvreté : durant les dernières années de sa vie, il résida tantôt dans une maison d'accueil pour émigrés russes, tantôt dans un appartement meublé. C'est finalement à Noisy-le-Grand, au sein du refuge de « La Maison russe », qu'il s'éteignit des suites d'une pneumonie dans la nuit du 23 décembre 1942, en pleine occupation.

Doté d'une puissance de travail prodigieuse, Balmont fut un polyglotte remarquable et un voyageur infatigable qui parcourait l'Europe, l'Afrique, l'Asie et l'Amérique. Connaisseur des littératures étrangères, il fit découvrir au public russe les chefs-d'œuvre de Shelley, d'Edgar Poe, de Walt Whitman ou encore de Calderón, tout en traduisant des épopées géorgiennes et des poésies polonaises. Son héritage littéraire est immense : de son vivant, il publia trente-cinq recueils de poèmes et vingt volumes de prose. Cette envergure lui valut d'être nommé pour le prix Nobel de littérature en 1923, candidature soutenue notamment par Romain Rolland.

Le symbolisme de Balmont s'enracine profondément dans la tradition romantique russe, et en particulier dans l'œuvre de Mikhaïl Lermontov [2]. Il consacre un cycle de poèmes à son aîné et, dans un dialogue poétique avec lui, il en reprend les thèmes chers à Lermontov. Ce fut notamment le cas dans les poèmes « Le Chaland noir » ou « Pourquoi j’étouffe ? Pourquoi je m’ennuie ? » où le spleen romantique prend une allure hautement symboliste.

La poésie de Balmont se distingue par une profonde musicalité, et il n'est pas surprenant que plus de 150 de ses poèmes aient été mis en musique par les plus grands compositeurs de son temps. La symphonie chorale Les Cloches (Op. 35) de Sergueï Rachmaninov fut inspirée par la traduction très libre par Balmont d'un poème d’Edgar Allan Poe. Sergueï Prokofiev, qui devint un ami proche du poète, reprit son poème « Le Dogme blanc » pour ses pièces pour piano Visions fugitives (Op. 22). Igor Stravinsky sut capturer la rythmique textuelle unique de Balmont dans Deux poèmes (« La fleur » et « La colombe »).

Musicien du verbe, Balmont fit sienne la devise de Paul Verlaine, « De la musique avant toute chose ». Par l'usage virtuose des allitérations et des assonances, il composait ses textes pour qu'ils s'écoutent comme des mélodies autonomes, allant jusqu'à imiter les bruits de la nature (le vent du Nord ou le frémissement des roseaux) par la seule répétition des consonnes. Proche des théories de la synesthésie, Balmont prêtait aux sonorités de la langue une âme, des mouvements et des textures, décrivant ainsi l’esthétique de l'alphabet russe et l’incarnation de ses sonorités : « Les voyelles affinées et aiguës Я, Ю, Ё, И viennent de А, У, О, Ы. Я rend l’évidence, la clarté, l’éclat. Я est l’élan Vert. Ю ondoie tel le lierre ou un filet d’eau. Ё est comme du miel délicat et discret, c’est la fleur de lin. И est la courbe d’un creux créé par Ы, un creux infranchissable, car même la prononciation de Ы sans l’appui ferme d’une consonne est impossible. Plus légères, les sonorités signifiantes Я, Ю, Ё, И ressemblent toujours à un serpent ondoyant ou à la ligne brisée d’un filet d’eau, à un lézard de couleur éclatante, ou bien à un enfant, un chaton, un jeune faucon ou encore un petit poisson vif et agile, comme la loche. »

À travers les harmonies sonores, anaphores, allitérations, rimes internes et ruptures du rythme tissées dans ses poèmes, Balmont chercha à s'affranchir de la réalité monotone, souvent cruelle, de son époque. Rompant avec la poésie romantique du spleen et du désespoir, il choisit d'exalter les forces vitales, le mystère de la nature et le sacré de l'amour. L’audace de sa poésie, qui chante tour à tour la lumière mélancolique et l'extase physique, bouscula les conventions morales et poétiques de la fin du siècle, choqua les uns ou provoqua l’enthousiasme des autres.

 

 

Я мечтою ловил уходящие тени

 

Я мечтою ловил уходящие тени,

Уходящие тени погасавшего дня,

Я на башню всходил, и дрожали ступени,

И дрожали ступени под ногой у меня.

 

И чем выше я шёл, тем ясней рисовались,

Тем ясней рисовались очертанья вдали,

И какие-то звуки вокруг раздавались,

Вкруг меня раздавались от Небес

и Земли.

 

Чем я выше всходил, тем светлее сверкали,

Тем светлее сверкали выси

дремлющих гор,

И сияньем прощальным

как будто ласкали,

Словно нежно ласкали

отуманенный взор.

 

А внизу подо мною уж ночь наступила,

Уже ночь наступила для уснувшей Земли,

Для меня же блистало дневное светило,

Огневое светило догорало вдали.

 

Я узнал, как ловить уходящие тени,

Уходящие тени потускневшего дня,

И всё выше я шёл, и дрожали ступени,

И дрожали ступени под ногой у меня.

1894

 

Je rêvais de saisir les ombres évanescentes…

 

Par le rêve, je cherchais à saisir les ombres évanescentes,

Les ombres évanescentes du jour déclinant.

Je montais dans une tour et les marches tremblaient,

Et les marches tremblaient sous mes pieds.

 

Et plus haut je montais, plus nettement s’esquissaient,

Plus nettement s’esquissaient les contours au loin,

Les bruits au loin résonnaient tout autour,

Résonnaient tout autour, les bruits du Ciel

et de la Terre.

 

Et plus haut je montais, plus fort scintillaient,

Plus fort scintillaient les sommets

des montagnes assoupies,

Nos adieux pressentant, ils semblaient caresser

Ils semblaient caresser tendrement

mon regard embrumé.

 

Et en bas, sous mes pieds, la nuit était là,

La nuit était là, sur la Terre endormie,

Mais l’astre du jour brillait pour moi,

L’astre de feu s’éteignait au loin.

 

J’ai appris à saisir les ombres évanescentes,

Les ombres évanescentes du jour déclinant.

Toujours plus haut je montais et les marches tremblaient,

Et les marches tremblaient sous mes pieds.

 

 

Я не знаю мудрости…

 

Я не знаю мудрости годной для других,

Только мимолетности я влагаю в стих.

В каждой мимолетности вижу я миры,

Полные изменчивой радужной игры.

 

Не кляните, мудрые. Что вам до меня?

Я ведь только облачко, полное огня.

Я ведь только облачко. Видите: плыву.

И зову мечтателей... Вас я не зову!

1902

 

Je ne connais de sagesse...

 

Je ne connais de sagesse à d’autres utile,

Je ne parle dans mes vers que des choses futiles.

En toute chose futile des mondes foisonnent,

Irisés et mouvants, par leurs jeux ils résonnent.

 

Ne me blâmez, ô sages. Que vous importe mon sort ?

Je ne suis qu’un nuage plein de feux d’or.

Je ne suis qu’un nuage. Voyez : je flotte dans les airs,

J’appelle les rêveurs… vous, je ne vous appelle guère.

 

 

Челн томленья

 

Вечер. Взморье. Вздохи ветра.Величавый возглас волн.Близко буря. В берег бьетсяЧуждый чарам черный челн.

 

Чуждый чистым чарам счастья,Челн томленья, челн тревог,Бросил берег, бьется с бурей,Ищет светлых снов чертог.

 

Мчится взморьем, мчится морем,Отдаваясь воле волн.Месяц матовый взирает,Месяц горькой грусти полн.

 

Умер вечер. Ночь чернеет.Ропщет море. Мрак растет.Челн томленья тьмой охвачен.Буря воет в бездне вод.

1894

 

Le chaland de chagrin

 

Le soir. La mer. Le souffle du vent. Le grondement majestueux de la houle.

L’orage est tout proche. Sourd à ses charmes,

Un sombre chaland combat le rivage.

Sourd aux charmes de ses chastes joies, Chaland de chagrin, chaland de désarroi,

Il quitte le rivage et il brave la tempête. Il cherche des chimères la demeure secrète.

 

Il fonce sur l’eau, il s’enfonce en pleine mer,

Il se laisse emporter par les flots.

La lune, spectre pâle, le regarde d’en haut, Une lune, attristée et amère. 

 

Le soir s’est éteint. La nuit est épaisse.

La mer se déchaîne. Les ténèbres progressent. 

Le noir envahit le chaland de chagrin.

La tempête rugit dans le gouffre marin.

 

 

Я ненавижу человечество

 

Я ненавижу человечество,

Я от него бегу спеша.

Мое единое отечество –

Моя пустынная душа.

 

С людьми скучаю до чрезмерности,

Одно и то же вижу в них.

Желаю случая, неверности,

Влюблен в движение и в стих.

 

О, как люблю, люблю случайности,

Внезапно взятый поцелуй,

И весь восторг - до сладкой крайности,

И стих, в котором пенье струй.

1903

 

 

Je hais l’humanité

 

Je hais l’humanité,

Sans m’attarder, je la fuis.

Je ne connais qu’un seul pays –

Le pays de mon âme désertée.

 

Avec les gens, je m’ennuie outre mesure,

En eux, je vois toujours des ressemblances.

Mon vœu, c’est l’imprévu, c’est l’inconstance,

Je suis épris du mouvement, de la cadence.

 

Oh, comme j’aime, comme j’aime l’imprévisible,

Et un baiser ravi soudainement,

Et toute extase – jusqu’à la petite mort exquise,

Et le vers où chantent les jaillissements.

 

 

Завет бытия

 

Я спросил у свободного ветра,

Что мне сделать, чтобы быть молодым.

Мне ответил играющий ветер:

«Будь воздушным, как ветер, как дым!»

 

Я спросил у могучего моря,

В чем великий завет бытия.

Мне ответило звучное море:

«Будь всегда полнозвучным, как я!»

 

Я спросил у высокого солнца,

Как мне вспыхнуть светлее зари.

Ничего не ответило солнце,

Но душа услыхала: «Гори!»

1903

 

Le testament de la vie

 

J’ai demandé au vent libre :

« Que dois-je faire pour garder ma jeunesse ? »

Le vent libre, joueur, m’a soufflé :

« Sois aérien, comme le vent, comme la fumée ».

 

J’ai demandé à la mer puissante :

« Quel est le grand testament de la vie ? »

Sonore, la mer en réponse a brui :

« Chante à pleine voix, comme moi ! »

 

J’ai demandé au soleil au zénith,

« Comment m’embraser plus que l’aurore ? »

Souverain, le soleil dans le ciel n’a rien dit.

Mais mon âme a perçu : « Brûle encore ! »

 

 

Умей творить

 

Умей творить из самых малых крох.

Иначе для чего же ты кудесник?

Среди людей ты божества наместник,

Так помни, чтобы в словах твоих был бог.

 

В лугах расцвел кустом чертополох,

Он жесток, но в лиловом он – прелестник.

Один толкачик – знойных суток вестник.

Судьба в один вместиться может вздох.

 

Маэстро итальянских колдований

Приказывал своим ученикам

Провидеть полный пышный славы храм

 

В обломках камней и в обрывках тканей.

Умей хотеть – и силою желаний

Господень дух промчится по струнам.

1916

 

Sache créer

 

Sache créer à partir des petits riens,

Sinon pourquoi serais-tu magicien ?

Parmi les hommes, tu es l’envoyé de Dieu,

Alors, que la présence divine imprime tes mots.

 

Les chardons ont fleuri par bouquets dans les champs,

Piquants, en lilas ils se font

si charmants.

Seule l’oronge [3] annonce des jours embrasés,

Respire une fois et ton sort est scellé.

 

Le maître des enchantements italiens

Préconisait à ses élèves fidèles

D’imaginer une basilique faste et belle

Dans les éclats de pierre et les fragments d’étoffes.

Apprends donc à désirer - et, par la force de tes envies,

L’esprit de Dieu fera vibrer tes strophes.

 

 

К Лермонтову

 

Нет, не за то тебя я полюбил,Что ты поэт и полновластный гений,Но за тоску, за этот страстный пылНи с кем неразделяемых мучений,За то, что ты нечеловеком был.

О, Лермонтов, презрением могучимК бездушным людям, к мелким их страстям,Ты был подобен молниям и тучам,Бегущим по нетронутым путям,Где только гром гремит псалмом певучим.

И вижу я, как ты в последний разБеседовал с ничтожными сердцами,И жёстким блеском этих тёмных глазТы говорил: «Нет, я уже не с вами!»Ты говорил: «Как душно мне средь вас!»

1899

 

 

À Lermontov

 

Non, je ne t’ai pas aimé

Parce que tu es poète et un génie tout-puissant,

Je t’ai aimé pour ta tristesse, pour la vigueur intense

De tes tourments, que nul n’a partagés,

Et parce que tu es bien plus qu’un homme.

Ô Lermontov, armé de virulence de ton mépris

Des hommes sans âme, de leurs penchants petits,

Tu t'élançais tel un éclair, tu menaçais tel un nuage d’orage,

Tu suivais les chemins intacts de tout sillage,

Où le tonnerre grommelait tout seul son chant.

Je te vois, dans un ultime élan, 

Parler aux cœurs insignifiants.

Avec tes sombres yeux et leur regard brûlant

Tu leur disais : « Non, je ne suis déjà plus avec vous ! »

Tu leur disais : « Comme j’étouffe parmi vous ! »

 

 

В зареве зорь

 

С сердцем ли споришь ты? Милая! Милая!

С тем, что певуче и нежно, не спорь.

Сердце я. Греза я. Воля я. Сила я.

Вместе оденемся в зарево зорь.

 

Вместе мы встретили светы начальные.

Вместе оденемся в черный покров.

Но не печальные – будем зеркальные

В зареве зорном мерцающих снов.

1910

 

 

Dans la lueur de l’aube

 

Luttes-tu avec ton cœur ? Ma chérie ! Ma chérie !

Ne lutte pas avec ce qui chante, avec l’exquis.

Ton cœur, ton rêve, ta volonté, ta force, c’est moi.

Ensemble, la lumière de l’aube nous habillera.

 

Ensemble, nous avons vu les lumières des débuts.

Ensemble, d’un voile noir nous serons vêtus.

Mais loin d’être tristes, soyons deux reflets

De nos rêves scintillants dans la lueur de l’aube.

 

Présenté et traduit par Tatiana Bottineau

professeure des universités émérite (INALCO)

 

[1] Lire dans notre collection : Poétesses russes de l'Âge d'argent par Valentina Chepiga et Ksenia Volokhova

[2] Lire dans notre collection : Mikhaïl Lermontov, Poésies choisies. Traduit par Robert Peltier

[3] oronge (fém.) – champignon vénéneux

 
 
 

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