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L’Anatomie du Fragment


Aliocha Prokopiev (Алёша Прокопьев) est poète et traducteur russophone d’origine tchouvache, né en 1957. Il a enseigné au département de traduction littéraire de l'Institut littéraire Gorki à Moscou (1996-2002), a traduit des textes de Gerard Manley Hopkins, Oscar Wilde de l’anglais ; de Friedrich Hölderlin, Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke, Georg Trakl, Gottfried Benn, Georg Heym, Paul Celan, Herta Müller de l'allemand, de Tumas Tranströmer du suédois, d’Inger Christensen du danois, vers le russe.

Mention spéciale du prix Andreï-Biély (2010), lauréat du prix Poèzija (2020) et du prix de traduction Master (2021), diplômé du prix de poésie Anthologia (2018).

Auteur de quatre recueils de poèmes dont certains sont traduits en anglais, il vit et travaille à Berlin.

 

Entrer dans la poésie de ce poète, c’est accepter de marcher sur un fil tendu entre la précision chirurgicale et l’éclat mystique, une sorte d’anatomie du fragment où chaque mot semble avoir été arraché à un silence douloureux ; on sent d'emblée une filiation avec le métaréalisme, surtout à travers cet hommage à Alexeï Parchtchikov, où l’image ne se contente pas d'illustrer et devient une réalité augmentée, presque organique.

Sa poétique dissèque le monde : les épines de l'attention y côtoient le sang des pies-grièches et la gesticulation orange des arbitres, créant un espace où le sport, la guerre et l’amour fusionnent dans une « bouteille borgne ». C’est une écriture de la collision physique où le langage possède un corps capable de se « casser la jambe » ou de fleurir en un juron somptueux ; c’est une poésie de l’exil intérieur et de la dislocation, une quête lucide pour « essayer d’être humain » au milieu de nuages terribles, là où la beauté n'est jamais gratuite…



La Rose de Paris

 

ces roses

ces épines

d’attention

de compréhension

insupportable

imprononçable

inopportune

inadmissible

sans lieu

mais d’une certaine manière

connue

 

qui est là-bas

sous les gargouilles

toi

tu brûles

toi

forme de fonte

moi

formule même

 

 

hommage à Alexeï Parchtchikov

 

l'envers alarmant des femmes et les temps de pauses

 

la beauté orange

de la gesticulation des arbitres

la canneberge bleue des marécages

le sang des pies-grièches mystiques

 

tu es de nouveau enfilé sur une épine

le ballon le bruit du filet

le sifflement où il est du cœur

le chœur des déchus mystiques

 

la douceur éternelle du mal

la féminité du ballon dans le panier

le sport et the love et la guerre

fusionnés

dans une bouteille borgne

un trou dans la nuque

une nuque pour tous

 

 

***

la branche devient temps

et s’en va vers le-dehors

hors ?

hors moi

 

je vais vous le dire en russe

dit-il doucement

et fleurit en juron somptueux

 

l’épilepsie est une épigraphe

épique, tainpu, Épictète

quand un mot se casse la jambe

à Krivokolenniy, par exemple

 

et tout près

ça se casse

ça se casse

 

ça fleurit là-me

 

moi / nous

savons

tout le monde le sait

 

enviez, petits oiseaux

taisez-vous

 

là cette branche

dans une révérence extrême-orientale

 

qu’est-ce que le langage

qu’est-ce que moi

qui est entre nous

pas moi

 

 

/fragments/

 

...une faim de moins, une faim de plus

mais envie d’essayer d'être humain

et de se tenir dans les rangées de ces nuages terribles

en apprenant à un oiseau l’absence de lumière et du portail

craindre que la cage de ma poitrine se referme

ou qu'elle apparaîtra de nouveau

mais peut-on lui apprendre

à porter du sel sur les cils

à saler la rive d’un fleuve pour que

ça sente comme la mer natale

pour qu'elle sorte des vagues

mais elle n’apparaîtra guère que tu le veuilles ou non

ou elle le fera quand tu ne le veux pas

n’arrivant pas à attraper la manche


Traduction de Valentina Chepiga.

 
 
 

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