L’Anatomie du Fragment
- Vibration éditions

- 25 mars
- 3 min de lecture
Aliocha Prokopiev (Алёша Прокопьев) est poète et traducteur russophone d’origine tchouvache, né en 1957. Il a enseigné au département de traduction littéraire de l'Institut littéraire Gorki à Moscou (1996-2002), a traduit des textes de Gerard Manley Hopkins, Oscar Wilde de l’anglais ; de Friedrich Hölderlin, Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke, Georg Trakl, Gottfried Benn, Georg Heym, Paul Celan, Herta Müller de l'allemand, de Tumas Tranströmer du suédois, d’Inger Christensen du danois, vers le russe.
Mention spéciale du prix Andreï-Biély (2010), lauréat du prix Poèzija (2020) et du prix de traduction Master (2021), diplômé du prix de poésie Anthologia (2018).
Auteur de quatre recueils de poèmes dont certains sont traduits en anglais, il vit et travaille à Berlin.
Entrer dans la poésie de ce poète, c’est accepter de marcher sur un fil tendu entre la précision chirurgicale et l’éclat mystique, une sorte d’anatomie du fragment où chaque mot semble avoir été arraché à un silence douloureux ; on sent d'emblée une filiation avec le métaréalisme, surtout à travers cet hommage à Alexeï Parchtchikov, où l’image ne se contente pas d'illustrer et devient une réalité augmentée, presque organique.
Sa poétique dissèque le monde : les épines de l'attention y côtoient le sang des pies-grièches et la gesticulation orange des arbitres, créant un espace où le sport, la guerre et l’amour fusionnent dans une « bouteille borgne ». C’est une écriture de la collision physique où le langage possède un corps capable de se « casser la jambe » ou de fleurir en un juron somptueux ; c’est une poésie de l’exil intérieur et de la dislocation, une quête lucide pour « essayer d’être humain » au milieu de nuages terribles, là où la beauté n'est jamais gratuite…
La Rose de Paris
ces roses
ces épines
d’attention
de compréhension
insupportable
imprononçable
inopportune
inadmissible
sans lieu
mais d’une certaine manière
connue
qui est là-bas
sous les gargouilles
toi
tu brûles
toi
forme de fonte
moi
formule même
hommage à Alexeï Parchtchikov
l'envers alarmant des femmes et les temps de pauses
la beauté orange
de la gesticulation des arbitres
la canneberge bleue des marécages
le sang des pies-grièches mystiques
tu es de nouveau enfilé sur une épine
le ballon le bruit du filet
le sifflement où il est du cœur
le chœur des déchus mystiques
la douceur éternelle du mal
la féminité du ballon dans le panier
le sport et the love et la guerre
fusionnés
dans une bouteille borgne
un trou dans la nuque
une nuque pour tous
***
la branche devient temps
et s’en va vers le-dehors
hors ?
hors moi
je vais vous le dire en russe
dit-il doucement
et fleurit en juron somptueux
l’épilepsie est une épigraphe
épique, tainpu, Épictète
quand un mot se casse la jambe
à Krivokolenniy, par exemple
là
et tout près
ça se casse
ça se casse
ça fleurit là-me
moi / nous
savons
tout le monde le sait
enviez, petits oiseaux
taisez-vous
là cette branche
dans une révérence extrême-orientale
qu’est-ce que le langage
qu’est-ce que moi
qui est entre nous
pas moi
/fragments/
...une faim de moins, une faim de plus
mais envie d’essayer d'être humain
et de se tenir dans les rangées de ces nuages terribles
en apprenant à un oiseau l’absence de lumière et du portail
craindre que la cage de ma poitrine se referme
ou qu'elle apparaîtra de nouveau
mais peut-on lui apprendre
à porter du sel sur les cils
à saler la rive d’un fleuve pour que
ça sente comme la mer natale
pour qu'elle sorte des vagues
mais elle n’apparaîtra guère que tu le veuilles ou non
ou elle le fera quand tu ne le veux pas
n’arrivant pas à attraper la manche
Traduction de Valentina Chepiga.




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