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Le Nouveau Gilgamesh

Andrey Gushin (Андрей Гущин) est poète contemporain et rédacteur en chef de la revue littéraire et artistique russophone internationale Le Nouveau Gilgamesh qui paraît en Allemagne, à Berlin. Il est l'auteur de sept recueils de poèmes, dont Chants atlantiques (Traversa, Moscou, 1999), L'Île solaire de Bouïane (Vodoleï, Moscou, 2012) et Sisyphe au sommet (Altheia, Moscou, 2018). Ses textes ont été publiés dans les revues littéraires Neva, Khrechtchatik, Interpoezia, Novy Svet, entre autres. Il vit à Kiev.

 

 

Cette sélection de poèmes se présente comme une cartographie de l'intériorité où l'existence est perçue comme un bastion fragile face à l'immensité du vide. Le poète y explore la tension entre la mécanisation de l'être et la persistance d'une âme « de la taille d'un poing », dissimulée telle une ultime poupée russe. À travers des images de labyrinthes collectifs et de paysages désolés, ces textes interrogent la mémoire qui précède l'installation des programmes du monde moderne. C'est une poésie de la résistance métaphysique, où le poète accepte le privilège tragique de la mortalité tout en aspirant à une sérénité organique, presque végétale, capable de contempler le cosmos sans colère ni attente.

 

 

 

Là-bas, en ce temps-là

 

Même face à la défaite,

Même si l'on tombe au combat,

La marche ne s'arrête.

 

 

Vivant

 

Tu t'éventreras.

C’est si sourd là-dedans, si morne

Comme la gorge d’un métro.

Tu te souviendras

De l’interdit,

De ce lointain

Où le cerveau s’éveille à peine.

Du monde tel qu'il était

Avant les dinosaures.

Du monde nu comme une nappe,

Vide comme un écran

Avant d’être programmé.

 

 

Celui qui t'aime

 

Quand la feuille coulera,

Quand la pierre flottera,

J’arpenterai le mien.

C’est dit bien haut,

C’est fait bien haut.

Nul n'est coupable.

La vérité, inexistante.

C’est une errance dans les labyrinthes

De la mémoire collective.

 

 

***

Mon âme est comme la plus petite poupée russe :

Dedans, plus rien ne reste. Elle est l'ultime rempart

De la fameuse existence ou

Du néant, comme on voudra.

Beaucoup partent en Heurope.

C’est là-bas leur tout et même plus que tout.

Et moi, je crois que je reste.

 

 

Robot

 

Robot vient du mot « raboter »,

Mais l’âme, elle, tient dans la paume,

Et le visage est de caoutchouc.

Être humain

C’est être mortel.

Un triste privilège, en somme.

On ne change pas le sang comme de l'huile

Tous les dix ans.

À la base d’un être vivant,

Néant.

 

 

***

L'été arrive.

Les enfants jouent dans les jardins,

Des papillons d’un coup d’aile

Font voler le pollen.

Et toi, tu reprends tes esprits

Après ce long hiver.

Tu ne trouves personne.

Et tu ne peux plus

Sortir du cercle,

De ce vicieux labyrinthe.

Tu entres deux fois

Dans ce monde salé de larmes

D'abord pour t’amuser.

Puis, vers la fin, pour de vrai,

Pour de vrai !

 

 

Nos regards se sont croisés,

Et je suis resté aveuglé.

Tu es celle que chantait

Un autre aveugle

En une langue étrangère.

Je t’ai reconnue,

Ô toi aux yeux clairs !

Ton allure est toujours la même, immuable,

Et la chouette est là, sur ton épaule.

 

 

Lettres-jours

Gravées sur les tablettes :

Lignes deviennent mois

Feuillets deviennent années.

Il ne reste plus de guerriers, plus de jardiniers !

Rien que les courtisanes du temple.

(Qu'elles restent avenantes).

Quand on me lavera,

S'échappera

Un souffle d'enfant.

Un troupeau printanier resté sans berger.

 

 

***

La pluie coule derrière le col.

Le regard insistant d’une étoile

Me brûle le dos.

Où m’abriter de cette lumière ?

Nulle part.

À qui confier les secrets

D’un proche été ?

À personne.

 

***

Des nourrissons aux visages de génies

Connaissent l'avenir.

Les oiseaux chantent

Comme si ni Hiroshima

Ni les Tamagotchi n’avaient jamais existé.

Ce qui est dur et solide périt.

 

 

***

Je voudrais vivre mille ans

Comme un baobab,

La cime vers le haut,

Les racines vers le bas.

À savoir qu’il n’y a

Ni haut, ni bas :

Rien que l’espace terrestre.

Rien que le cosmos.

 

Vivre ainsi mille ans,

Sans colères, sans chagrins,

Sans rien comprendre,

Aussi hébété qu’un chêne-liège,

Aussi heureux.

 
 
 

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