Le Nouveau Gilgamesh
- Vibration éditions

- 31 mars
- 3 min de lecture
Andrey Gushin (Андрей Гущин) est poète contemporain et rédacteur en chef de la revue littéraire et artistique russophone internationale Le Nouveau Gilgamesh qui paraît en Allemagne, à Berlin. Il est l'auteur de sept recueils de poèmes, dont Chants atlantiques (Traversa, Moscou, 1999), L'Île solaire de Bouïane (Vodoleï, Moscou, 2012) et Sisyphe au sommet (Altheia, Moscou, 2018). Ses textes ont été publiés dans les revues littéraires Neva, Khrechtchatik, Interpoezia, Novy Svet, entre autres. Il vit à Kiev.
Cette sélection de poèmes se présente comme une cartographie de l'intériorité où l'existence est perçue comme un bastion fragile face à l'immensité du vide. Le poète y explore la tension entre la mécanisation de l'être et la persistance d'une âme « de la taille d'un poing », dissimulée telle une ultime poupée russe. À travers des images de labyrinthes collectifs et de paysages désolés, ces textes interrogent la mémoire qui précède l'installation des programmes du monde moderne. C'est une poésie de la résistance métaphysique, où le poète accepte le privilège tragique de la mortalité tout en aspirant à une sérénité organique, presque végétale, capable de contempler le cosmos sans colère ni attente.
Là-bas, en ce temps-là
Même face à la défaite,
Même si l'on tombe au combat,
La marche ne s'arrête.
Vivant
Tu t'éventreras.
C’est si sourd là-dedans, si morne
Comme la gorge d’un métro.
Tu te souviendras
De l’interdit,
De ce lointain
Où le cerveau s’éveille à peine.
Du monde tel qu'il était
Avant les dinosaures.
Du monde nu comme une nappe,
Vide comme un écran
Avant d’être programmé.
Celui qui t'aime
Quand la feuille coulera,
Quand la pierre flottera,
J’arpenterai le mien.
C’est dit bien haut,
C’est fait bien haut.
Nul n'est coupable.
La vérité, inexistante.
C’est une errance dans les labyrinthes
De la mémoire collective.
***
Mon âme est comme la plus petite poupée russe :
Dedans, plus rien ne reste. Elle est l'ultime rempart
De la fameuse existence ou
Du néant, comme on voudra.
Beaucoup partent en Heurope.
C’est là-bas leur tout et même plus que tout.
Et moi, je crois que je reste.
Robot
Robot vient du mot « raboter »,
Mais l’âme, elle, tient dans la paume,
Et le visage est de caoutchouc.
Être humain
C’est être mortel.
Un triste privilège, en somme.
On ne change pas le sang comme de l'huile
Tous les dix ans.
À la base d’un être vivant,
Néant.
***
L'été arrive.
Les enfants jouent dans les jardins,
Des papillons d’un coup d’aile
Font voler le pollen.
Et toi, tu reprends tes esprits
Après ce long hiver.
Tu ne trouves personne.
Et tu ne peux plus
Sortir du cercle,
De ce vicieux labyrinthe.
Tu entres deux fois
Dans ce monde salé de larmes
D'abord pour t’amuser.
Puis, vers la fin, pour de vrai,
Pour de vrai !
Nos regards se sont croisés,
Et je suis resté aveuglé.
Tu es celle que chantait
Un autre aveugle
En une langue étrangère.
Je t’ai reconnue,
Ô toi aux yeux clairs !
Ton allure est toujours la même, immuable,
Et la chouette est là, sur ton épaule.
Lettres-jours
Gravées sur les tablettes :
Lignes deviennent mois
Feuillets deviennent années.
Il ne reste plus de guerriers, plus de jardiniers !
Rien que les courtisanes du temple.
(Qu'elles restent avenantes).
Quand on me lavera,
S'échappera
Un souffle d'enfant.
Un troupeau printanier resté sans berger.
***
La pluie coule derrière le col.
Le regard insistant d’une étoile
Me brûle le dos.
Où m’abriter de cette lumière ?
Nulle part.
À qui confier les secrets
D’un proche été ?
À personne.
***
Des nourrissons aux visages de génies
Connaissent l'avenir.
Les oiseaux chantent
Comme si ni Hiroshima
Ni les Tamagotchi n’avaient jamais existé.
Ce qui est dur et solide périt.
***
Je voudrais vivre mille ans
Comme un baobab,
La cime vers le haut,
Les racines vers le bas.
À savoir qu’il n’y a
Ni haut, ni bas :
Rien que l’espace terrestre.
Rien que le cosmos.
Vivre ainsi mille ans,
Sans colères, sans chagrins,
Sans rien comprendre,
Aussi hébété qu’un chêne-liège,
Aussi heureux.




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