Musique de vague dans les hautes herbes
- Vibration éditions
- 7 mars
- 7 min de lecture
Xue Tao
Traduction de Monia Ma
Collection Poésie bilingue français chinois
Rencontre d’une amie de Chine, plus de 1200 ans
Dès le premier poème, Xue Tao me surprend et me touche. Elle se confie, ouvre son intime, d’une voix sincère et libre. Je la sens proche, suis bouleversée par ce contact personnel avec cette femme chantant sa vie depuis la Chine ancienne, qui s’exprime d’une voix si actuelle.
Elle décrit ses sensations, émotions, raconte des scènes de vie qu’elle traverse, ressent, en femme sensible en profondeur, vulnérable parfois, digne toujours, rebelle, érudite. Son milieu est celui des lettrés de la dynastie Tang, où les arts sont à leur apogée, avant tout poésie, peinture, calligraphie. Dimensions multiples de l’écriture chinoise, son activité centrale. Elle est poète et le sera toute sa vie. Elle aurait composé 500 œuvres dont seules 91 nous restent.
Elle vit, elle écrit, dans un continuum alternatif où elle écrit ce qu’elle vit, profondément, sensuellement, depuis l’enfance. Elle serait venue au monde vers 768 de notre ère et décédée vers 832. À l’âge d’environ 8 ans, elle trace un poème qui fait œuvre. Son père, lettré aussi, en est ému puis troublé par la dimension sexuelle qui s’exprime déjà. Une des forces de sa poésie, mise en forme dans une harmonie subtile et précise, que je trouve très singulière, qui me touche là aussi, et me ravit.
De ses poèmes connus, ce texte d’enfance est le plus ancien et la plus récente découverte. Il se trouve dans ce recueil et commence par ces mots : « Colonne creuse enfouie ».
Par ses œuvres, Xue Tao témoigne de sa vie intérieure et de son milieu environnant. En exil à Chengdu depuis l’enfance ou l’adolescence, ville reculée à l’ouest de la Chine, aux pieds des contreforts des cimes tibétaines, elle n’oublie pas Changan, sa ville natale, là-bas à 700 km au nord-est, capitale cosmopolite de la Chine des Tang. Elle laisse aller sa nostalgie ou sait se réjouir du temps présent, entourée de monts luxuriants et plaines fertiles, où coulent diverses rivières. Celle dite de Brocart sinue près d’elle.
Son onde lente ou vive accompagne Xue Tao en écriture, chuchotements d’eau et de mots dans le silence de son jardin, cour intérieure, cachée au cœur d’un pavillon de bois précieux et tentures en soie. Calme de la solitude, du recueillement où la poète pense l’absence, se lamente de la séparation de l’aimé, ami ou amant ; par exemple, son grand amour Yuan Zhen, poète connu, plus jeune de onze ans, relation amoureuse originale en ce temps-là. Elle peut tout autant s'émerveiller d’une note infime, infinie, de la nature ou de l’art.
Contraste d’ambiances lorsqu’elle se trouve à l’extérieur parmi ses pairs et ses mécènes. Banquets officiels, soirées de lettrés où célébrer la poésie comme art de vivre. Elle chante, compose, seule ou avec d’autres, déclame poèmes ou manifestes, déplaît parfois par une incise critique, part en ivresse, dans la jouissance du texte et des alcools.
L’esprit vif et libre, elle agit, exprime ce qu’elle perçoit d’un éclat preste et précis. Elle est belle et elle charme, se voile de ses atours de soie flottants, dévoile et cache une main fine et blanche, virevolte en rouge hibiscus. Seul en suspens, son parfum.
Ses admirateurs sont nombreux, éminents poètes et mandarins, officiels de l’état impérial. Un mécène de longue date, puissant gouverneur de sa province, la reconnaît et la désigne comme lettrée de haut niveau avec la fonction et l’appellation de « Réviseur » des textes anciens et impériaux. Pour la postérité, on retiendra ce titre.
Elle est poète, lettrée officielle et, je l’apprends plus tard, courtisane de haut rang, autonome. Mon admiration se renouvelle, de l’estime encore, désir de l’approcher, de l’honorer.
Après le décès de son père alors qu’elle a environ 16 ans, elle se retrouve à assurer ses revenus par elle-même et s’inscrit au registre officiel des courtisanes de haut rang. Cette activité dans la classe élevée, cultivée, de la Chine des Tang signifie avant tout pratique de la poésie et de la musique, se faire compagne de lettrés et mandarins aux soirées fêtant l’art et la vie.
Manière d’exister qui se combine naturellement avec sa vie de poète, que Xue Tao choisit et assume mue par un esprit indépendant. Position et affirmation personnelles admirables, rares, même à cette époque où les femmes de la classe mandarine sortent, s’amusent, s’expriment avec une certaine liberté.
Mener cette existence donne à Xue Tao l’occasion de vivre des situations d’une grande diversité, en relations intimes, sensuelles, émotionnelles, en scènes sociales, en production d’art, toujours contemporaine de l’observation de la nature. Elle perçoit, elle ressent, elle retranscrit son expérience vécue. Écriture fine et précise qui se déploie en flux souterrain aussi émergent, qui se dissimule et s’exprime dans ses dessins, pictogrammes que nous retrouvons.
Interprétation d’une partition en ombres et blancs
Au fond, les textes de Xue Tao tirent leur substance de son expérience vécue plus en surface , en relations sociales, et plus en profondeur, en lien avec les sensations, émotions, jusqu’aux vibrations les moins perceptibles.
Ils se présentent sous formes d’écrits intimes, de lettres, envoyées à un ami ou un amant, de cadeaux ou déclarations à un ami ou mécène lors d’un banquet ou d’une correspondance.
S’y déroule une double transcription, au-dessus le récit, discours lié à la situation concrète, au-dessous le cours de sa pensée, lié à ses ressentis les plus intimes. Là s’ouvrent les grandes profondeurs, confluences et diffluences se multiplient et s’unissent en un flux où pulse le sexuel d’origine. Accord en yin et yang, nom général de tous les processus naturels contraires, coopérant, nécessairement conjoints. Leur schème s’esquisse ainsi : forme creuse et flux oblong, combinaison essentielle d’opposés associés. Motion double, yin yang, que nous retrouvons, pouvons déceler, voir dans tous les textes de Xue Tao. Son écriture porte la marque de sa faculté, qui est du génie, à mettre en forme ce flux yin yang, à le faire émerger d’où il pulse, où elle plonge ; où le bleu devient noir, où le silence assourdissant devient sourdine, chant, voix intime, de l’abysse d'où se déploie et s’élève la poésie.
Voici la musique de Xue Tao que j’entends, que je vois quand je regarde ses tracés, quand je la suis dans ses plongées, du haut vers le bas. L’écriture chinoise est verticale. Les lignes de pictogrammes de la poète s’exposent, se regardent du haut vers le bas, du ciel vers la terre. Et progressent de colonne en colonne, de droite à gauche, de l’est à l’ouest . Voilà l’exploration que je vis quand je lis Xue Tao.
Alors, au retour de ces plongée et traversée, vibrantes de sensations, émotions en images dessinées sur la rive chinoise, comment traduire cette expérience sur l’autre rive, en lettres françaises ? D’une rive à l’autre, les formes d’expression ne correspondent pas. Entre elles, seule coule l’expérience que je vis, par mes sens corporels, émotionnels. L’effet en moi de la poésie de Xue Tao qui se révèle art vivant et du hors champ. La poète la première a senti puis exprimé ses motions corporelles, émotionnelles, dans une chorégraphie qui se mue en calligraphie, où seuls quelques signes se font indices de ses sentis infinis. À mon tour, je me retrouve à sentir, déployer, mettre en forme, au fond à interpréter mon expérience vécue, en variations d’une évolution personnelle. Évolution venant et générant du commun en lien à l’auteure puis aux lecteurs, lectrices j’espère, le long de fils sensibles infimes, immenses, où l’intime rejoint en quelque point l’universel.
Je regarde les signes chinois comme des notes d’une partition qui en plus , portent en elles une peinture, miniature même, hors champ , en partie ou en totalité. Les pictogrammes sur la feuille sont empreintes et indices des motions naturelles à leur origine. À partir d’eux, de chaque dessin et suites de dessins agencés en nombres réguliers, à partir de chaque son associé et suites de sons disséminés, en assonances, dissonances ici ou là, je me laisse aller à leur influence, en images, en rythme, en mélodie. Alors se déroule le voyage au fil du paysage intérieur, extérieur, qu’ouvre la composition de la poète peintre, musicienne, chorégraphe.
J’entends sa voix, son caractère je le vois, je la rencontre en personne. Je suis très émue, elle s’exprime même par le signe de la première personne, que je traduis par « moi » (sans le je occidental). Événement très rare en poésie chinoise qui rend cette émergence spéciale, originale. Exposition, affirmation personnelle que Xue Tao insère à deux moments : dans le poème dédié à sa « terre natale » et celui qui se dessine en « épure d’une gorge ». Un texte d’origine et un texte de peinture, summum de l’art chinois, endogène à la poésie et vice versa, que Xue Tao pense et produit aussi.
Suite d’instantanés en 5 mouvements
Dans ce milieu de vie, d’expérience sensuelle émotionnelle, ma retranscription en mots et passages en langue française ne peut qu’apporter des aperçus de la composition originale. J’ai néanmoins pris soin d’être le mieux possible fidèle à Xue Tao, aux pictogrammes qu’elle a tracés, à ce que j’ai entendu, aperçu d’elle, souvent de façon puissante et proche.
C’est ainsi, selon mes ressentis en interprétant son œuvre, que j’ai choisi pour le moment les 40 poèmes de ce recueil. Au fond, j’ai écouté et suivi son souffle où surgit son désir. Pulsation centrale que Xue Tao explicite dans trois textes, sous la pluie, au printemps, en automne, et qui se reconnaît ainsi en chinois : 欲
Pictogramme exposé au cœur du recueil, il esquisse une vallée où expire, halète, souffle un homme. Plis et replis d’une cavité où un, une, humain, humaine se penche et souffle.
Forme creuse et flux oblong toujours, schème de l’ondulation qui évolue et se déploie au cours du livre.
Voici la vague, je l’ai suivie, l’ai reproduite en 5 mouvements animant le recueil.
Le premier sourd comme un prélude où l’onde déjà s’agite, les éléments yin yang se mêlent, s’éloignent, s’approchent.
La tension monte, la vague se creuse, se dresse, appel à l’autre, au second.
Au troisième, yin yang au faîte, élan et crête, la vague déferle.
La vague écume au quatrième, l’une loin de l’autre, au fond, crépite le feu.
Et le cinquième s’éploie, où scintillent des échos du passé et l’onde d’une aube nouvelle.
Chacun de ces mouvements est ouvert par un grand pictogramme. Il s’accompagne de quelques mots français en vis-à-vis. Ceux-ci décrivent son dessin puis donnent, d’une encre dense, une forme brève du sens.
Ainsi commence le voyage en doubles pages : en suivant le chemin tracé de mots français et regardant, de-ci de-là sur les côtés, une herbe, une fleur, des images chinoises.
Le paysage s’ouvre, vivant, devant nous, devant vous, hors champ aussi. La voix de la poète est là, Xue Tao vous guide. Elle se couvre de rouge, hibiscus. Sa couleur favorite, passée, au milieu de sa vie, de ses voiles à ses feuilles. Alors habillée de gris, dédiée à la pensée dao (énergie flux) et toujours à l’art, elle s’est mise à concevoir et produire du papier, de teintes rouges et de tailles ajustées à ses textes, poussant plus avant son engagement en poésie, au plus près de ses formes, de son appel. Poète d’un art vivant, sans cesse pulsant, dont le nom personnel Tao porte en soi le sens de « grande vague ».
ISBN : 978-2-490091-87-4
18€
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